Le Débat Stratégique Nº49 -- Mars 2000
De la dissuasion à la "menace crédible"
Les leçons américaines du Kosovo
Par Saïda Bédar
Le Pentagone a rendu public, en février dernier, son rapport au Congrès sur les opérations du Kosovo1. En termes géostratégiques les "leçons tirées" (lessons learned) évoluent autour de trois concepts essentiels : 1) la nécessité géopolitique de l'intervention (assurer la stabilité de l'Europe du Sud Est en neutralisant la capacité de nuisance de Milosevic), 2) le devoir humanitaire (arrêter le nettoyage ethnique), 3) le maintien de la "crédibilité de l'OTAN " (maintien de "la menace crédible de la force de frappe aérienne de l'OTAN " pendant les négociations , et face à l'échec diplomatique l'exécution de la campagne aérienne). L'enseignement stratégique majeur est le constat de l'efficacité de l'interaction des différents facteurs dans la coercition : ce n'est pas la seule campagne aérienne qui a fait capituler Milosevic, mais également : a) la solidarité de l'Alliance, b) le ralliement diplomatique russe, c) la menace d'une attaque terrestre, d) les efforts militaires des Kosovars Albanais, e) les sanctions économiques et la pression politico-juridique de l'ONU et du Tribunal Pénal International. Aucune "leçon " n'a été tirée en terme de dissuasion.
L'absence de réflexion sur la dissuasion semble avoir pour corollaire le caractère non traditionnel et "asymétrique" du conflit (pas d'affrontement direct des forces, recours à la terreur et à la crise humanitaire majeure). En somme, les conflits de "basse intensité" et/ou "asymétriques", incitent au pragmatisme du crisis management plus qu'à la formalisation doctrinale d'une stratégie dissuasive. Un "nettoyeur ethnique" ne peut-il être dissuadé ?
Le gap théorique
Sans doute la dissuasion, qui, rappelons-le, est la menace que les coûts de l'agression seront plus élevés que les gains, doit-elle être repensée dans un contexte non nucléaire de guerre absolue. Le recours au génocide/crise humanitaire comme moyen de guerre renverse la logique de l'escalade en faisant de l'extrême de la violence le point de départ de l'action stratégique. Par ailleurs, l'interaction stratégique devient floue au regard de la définition ami/ennemi (bourreau/victime ?). C'est pourtant le schéma classique, non revisité, de l'escalade par la guerre limitée qui a été retenu dans l'opération du Kosovo. Appliquer à la lettre le gradualisme schellingien (diplomatie coercitive-->démonstration de force-->attaques aériennes des sites sensibles) face à Milosevic semble pour le moins un calcul stratégique douteux. On a utilisé contre la Serbie des schémas pensés pour l'affrontement conventionnel potentiellement nucléaire avec l'Union Soviétique !
Ce déphasage stratégique qui consiste à appliquer des méthodes de contrôle de l'escalade et de crisis management à un ennemi qui est engagé dans une guerre totale, est dû à la limitation à priori des buts politiques (volonté de state and nation building restreinte). Or, si un tel déphasage a pu être jugé comme une erreur dans la guerre du Vietnam, dans le cas du Kosovo, il était un choix délibéré. Éliminer Milosevic et désarmer son régime n'était pas l'option à l'ordre du jour.
Dès lors comment peut-on envisager la dissuasion dans un système de sécurité collective (ONU, OSCE) qui énonce à priori sa volonté de s'autolimiter dans ses ambitions stratégiques ? Fondé sur l'impératif géopolitique de la sauvegarde des frontières des Etats historiques, ce système de sécurité collective fonctionne selon des modes opératoires circonstanciels (crisis management) et normatifs (droit et régimes internationaux) qui ont pour ambition de maintenir ou rétablir la paix par des opérations de contrainte (action militaire, sanctions économiques). Or aujourd'hui le fondement territorialiste du droit international est remis en cause par des logiques croisées post-coloniale, post-guerre froide et mondialisante qui font resurgir à la fois des tendances nationalistes et des courants transétatiques favorisant les "sociétés civiles "et le droit des gens. Une nouvelle légitimité/rationalité des systèmes de sécurité collective est à trouver.
La crise des relations entre pouvoirs politiques et militaires dans le contexte du Kosovo (éviction du général Clark, opposition ouverte entre gendarmes et militaires français) est symptomatique d'un vide stratégique inquiétant. Les "bricolages" circonstanciels juridico-politiques et opérationnels, ne sauraient pallier un déficit en matière de pensée doctrinale stratégique et de systémisation d'instruments politiques.
Saïda Bédar
1 - Kosovo/Operation Allied Force After-Action Report, 31-01-00, http://www.defenselink.mil/pubs
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