Le Débat Stratégique Nº50 -- Mai 2000

La Syrie face au retrait israélien du Sud-Liban

Par Elie Kheir




La reprise des négociations syro-israéliennes, le 15 décembre 1999, à Washington, avait été accueillie par un optimisme généralisé au point de pousser Amr Moussa, ministre égyptien des affaires étrangères, à lancer une invitation pressante aux think thank égyptiens « de penser l'après paix.»1 Cette certitude provenait de trois faits :
1) Le nouveau premier ministre israélien, Ehud Barak, élu fin mai 1999, avait mené sa campagne électorale, entre autre, sur la promesse d'un retrait du Liban un an après la formation de son gouvernement. Les  «  amabilités » publiques échangées entre H. Assad, le Président syrien et  E.  Barak, laissaient penser que l'engagement de ce dernier de se retirer du Liban se ferait à travers la conclusion d'un traité de paix avec la Syrie, seule puissance hégémonique au Liban.
2) L'hypothèse selon laquelle les questions à régler entre Damas et Tel-Aviv étaient moins compliquées que celles existant entre Palestiniens et Israéliens.
3) L'existence d'un cadre d'accord syro-israélien clair2 qui pouvait être élaboré, théoriquement, en quelques semaines. Selon Damas, «  80% des dossiers » opposant les deux pays3 avaient été réglés dans des négociations antérieures. Toujours selon la même source qui faisait partie des négociateurs israéliens à cette époque, Damas estimait qu'Israël, avec son nouveau premier ministre, allait respecter « l'engagement de Rabin  » selon lequel Tel Aviv était prêt à se retirer des Hauteurs du Golan jusqu'aux lignes du 4 juin 1967. L'autre certitude syrienne : non seulement Israël, mais aussi les Etats-Unis et la France, paraissaient opposés à un retrait de l'armée israélienne du Liban sans la conclusion d'un traité de paix syro-israélien et ipso facto, libano-israélien. 4 Ainsi, les dirigeants de Damas concluaient que les trois puissances les plus influentes dans ce dossier allaient leur accorder «   une reconnaissance de fait, sinon de jure, de leur statut au Liban y compris dans l'après-paix ».

La reprise des négociations syro-israéliennes le 3 janvier 2000 avec l'implication personnelle de W. Clinton renforça l'idée selon laquelle un accord israélo-syrien était à portée de main d'autant plus que le locataire de la Maison Blanche présentait aux deux parties, après une semaine de négociations à Shepherdstown, un document de travail résumant les points d'accord ainsi que ceux restant en suspens.

Les contraintes internes

Mais le 10 janvier, à son retour des Etats-Unis, E. Barak s'est trouvé confronté à une grande mobilisation contre un éventuel retrait du Golan, incluant certains de ses ministres. Fuite délibérée ou non, le document américain est publié le lendemain dans Ha'aretz au grand étonnement de Damas. Cette dernière fait connaître sa propre version du dit document, où « les concessions syriennes » sont beaucoup moins importantes que celles figurant dans la version israélienne et décide de ne reprendre les négociations que dans le cas où « Israël accepte par écrit et publiquement de se retirer jusqu'aux lignes du 4 juin 1967.  » Le sommet Clinton Assad de Genève (mars 2000) n'a pas permis la relance de ces négociations et le 16 avril 2000, Israël a fait connaître à l'ONU son acceptation des résolutions 425 et 426 du Conseil de sécurité de mars 1978 votées quelques jours après l'invasion israélienne du Liban cette année là. Ces résolutions exigent « le retrait total et inconditionnel des troupes israéliennes jusqu'aux frontières internationales entre les deux pays » (rés.  425) et la formation « de la FINUL5 pour aider le gouvernement libanais à recouvrer sa souveraineté après le retrait israélien. » (rés. 426).

La réaction syrienne

Inattendue pour Damas, la décision israélienne d'un retrait unilatéral du Liban avant le 7 juillet 2000, jeta le gouvernement syrien dans l'embarras. Ce retrait sépare le dossier israélo-libanais du cadre des négociations syro-israélien et affaiblit la position syrienne dans ces négociations. Surtout, ce qui est probable, si le Hezbollah, une fois le retrait israélien accompli, cesse ses activités militaires. Plus grave encore pour la Syrie : le retrait israélien pourrait aussi provoquer, à terme, des pressions multiples pour un retrait syrien du pays des cèdres. D'ailleurs, une résolution du Conseil de Sécurité, votée en 1982 sur proposition de la France et de l'Egypte, au lendemain de l'invasion israélienne de cette année là (résolution 520) appelle «  toutes les forces étrangères à évacuer le territoire libanais. » Cette dernière hypothèse enlèverait à Damas, non seulement un débouché forcé pour ses produits et sa main d'oeuvre au Liban (800.000 ouvriers accusés de contrôler le marché du travail libanais) mais surtout la position stratégique régionale qu'elle convoite dans l'après-paix.

Le « choix de Damas »

Finalement, la Syrie a opté pour l'application des résolutions 425 et 426 en échange d'un appui obtenu lors d'une réunion entre les ministres des Affaires Etrangères d'Arabie Saoudite, de l'Egypte et de la Syrie, formulé dans le communiqué final de cette réunion.

Cet appui porte sur deux points :
1) Affirmation de l'unité entre les deux négociations syriennes et libanaises avec Israël.
2) « Le retour aux frontières syro-israéliennes du 4 juin 1967. »6 Autrement dit, l'Egypte et l'Arabie Saoudite, chacune pour ses propres calculs stratégiques, soutiennent la Syrie dans ses négociations avec Israël en ralentissant le processus de normalisation arabe avec l'Etat hébreu et en reconnaissant, à Damas, au Liban, un rôle important dans l'après-paix.

Quelles autres options pour Damas ?

La Syrie, avec la bénédiction des Etats-Unis, exerce une domination absolue sur le système politique du Liban en maintenant 35000 soldats sur son territoire. Par contre, sa capacité d'instrumentalisation du Hezbollah et de certains groupes palestiniens, une fois le retrait israélien total certifié par le Conseil de Sécurité, reste à prouver. Son maintien au Liban, à court terme, est cependant assuré. D'ailleurs, actuellement, aucune puissance ne s'y oppose sérieusement.

Néanmoins, l'effondrement de l'Armée du Liban-Sud, le retrait précipité de la force d'occupation israélienne dans la nuit du 22-23 mai et la prise de contrôle du Hezbollah de larges secteurs de cette région, avant le renforcement et l'opérationalisation de la FINUL, risquent de bouleverser beaucoup de données. En contrôlant de fait les régions libérées, le Parti de Dieu marginalise ses compétiteurs politiques locaux : Amal et les clans traditionnels.

Par ailleurs, vu l'interdiction faite à Damas par Israël, de pénétrer au Sud du Litani, le contrôle des régions libérées par le Hezbollah va élargir la marge de manoeuvre de ce dernier face à la Syrie. La gestion de ces régions avec le retour de ses habitants (200.000 environ), ses relations avec l'Armée Libanaise et les autres institutions de l'Etat représente un grand défi pour ce parti. Le retrait unilatéral israélien et ses conséquences crèent une nouvelle donnée stratégique dans la complexité proche-orientale. Cependant, des problèmes de succession graves à Damas pourraient forcer la Syrie à appliquer, elle aussi, la résolution 520 du Conseil de Sécurité, appelant au « retrait de toutes les forces étrangères du Liban. »

Mais cela est une « autre histoire .»


Elie Kheir


1 Financial Times, 10 mai 2000
2 The Economist, 8 janvier 2000
3 Uri Sagie, « The Israeli-Syrian Dialogue : a one-way Ticket to Peace », working paper n°11 James Baker III. Institut, Rice University, Texas. Octobre 1999.
4 Mahmoud Choukri, ambassadeur égyptien, dans Al-Ahram (Le Caire),15 mai 2000
5 « Force Intérimaire des Nations-Unies pour le Liban »
6 Texte intégral de ce communiqué : An Nahar, Beyrouth, 5 mai 2000

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