Le Débat Stratégique Nº50 -- Mai 2000
Nouveau mondialisme et internationalisme après Seattle
Par Michel Rogalski
La mobilisation sur ce qu'il est désormais convenu d'appeler « les affaires du monde » rencontre un écho croissant et ponctue rituellement les grands Sommets internationaux, mettant en mouvement des forces qui relèvent de cultures différentes.
Une approche mondialiste
Certaines de ces forces relèvent d'une nébuleuse qui a en commun de partager l'idée que le cadre national serait désormais dépassé et inapte à faire face aux grands problèmes auxquels sont confrontées l'humanité et la planète. Il existerait désormais un espace particulier d'intervention à privilégier, le mondial, des institutions spécifiques sur lesquelles agir et une citoyenneté de même niveau, dès lors que la scène mondiale serait devenue accessible aux individus.
Il s'agit d'une idéologie, le mondialisme (d'autres termes comme cosmopolitisme, fédéralisme, universalisme, sont également utilisés pour désigner cette mouvance), qui accompagne le processus de mondialisation. Ses racines sont multiples et elle a évolue dans des milieux fort variés. Du Club de Rome à la Trilatérale , en passant par la mouvance libérale démocrate-chrétienne européenne on retrouve cette approche favorable à la mise sur pieds de formes supranationales de gestion de la planète. La décennie 80 verra se multiplier la rédaction de rapports émanant de commissions indépendantes qui, sous des formes diverses reviendront à minimiser l'intérêt national face aux préoccupations planétaires.
Dès 1976, le Rapport RIO (Reshaping International Order) rédigé à l'initiative du Club de Rome met la notion d'intérêts communs en avant. Ces intérêts devront être pris en charge par une planification internationale dans le cadre d'un système des Nations-Unies restructuré. Puis avec le Rapport Brandt (1980 - Intérêts mutuels ; Écart Nord-Sud), le Rapport Palme (1982 - Sécurité commune ; Mesures de confiance), le Rapport Brundtland (1987 - Écosystèmes mondiaux ; Développement durable), le Rapport Nyerere de la Commission du Sud (1990 - Renforcement de la coopération Sud-Sud), l' Initiative de Stockholm (1991 - Gouvernabilité mondiale ; Nouveau concept de souveraineté) ou le Groupe de Lisbonne (1995 - Critique des excès et des méfaits de la compétitivité) on assiste à une réflexion collective qui se met en place autour de l'articulation des questions du développement et de la sécurité dans un monde interdépendant. Dans la lignée de ces travaux la « Commission sur la Globale Governance » sera tout naturellement créée en 1992.
Ces travaux, souvent sérieux et documentés ont contribué à l'émergence d'une prise de conscience « d'enjeux planétaires » même si l'expression « village-planétaire » repris par cette mouvance est hautement contestable. Ils feront l'impasse sur l'effondrement de la sécurité individuelle qui gagne la planète ou sur la perte de gouvernabilité nationale qui affecte de plus en plus d'Etats et les rend incapables de s'engager internationalement de façon fiable. De même, l'interdépendance si souvent invoquée n'est jamais envisagée comme une situation où certains seraient plus dépendants que d'autres.
Dans le même temps apparaît un « espace public international » où ces diverses questions sont de plus en plus débattues à travers des Sommets mondiaux. Ainsi en quelques années se sont multipliées des conférences mondiales, suscitées par le système des Nations-Unies autour de questions d'intérêt universel : Le Sommet de Rio (1992) sur l'environnement et le développement, celui du Caire (1994) sur la population mondiale, celui de Copenhague (1995) sur le social, celui de Pékin (1995) sur les femmes et celui d'Istanbul (1996) sur les grandes villes. Chaque fois la participation de la société civile y est plus présente.
Ainsi, refusant le principe du « Nous déciderons pour vous, sur vous, mais sans vous » les nouveaux mondialistes ont mis la planète sous la surveillance des opinions publiques.
Une approche internationaliste
L'internationalisme procède d'une autre démarche, celle de la solidarité de luttes. Il a emprunté tout au long du XXè siècle trois formes majeures :
- Octobre 17 a ouvert la voie à une longue chaîne de solidarité fortement inscrite dans la naissance de l'Union soviétique puis happé par la logique des Blocs. Ceux qui y contribuèrent nouèrent des liens, s'entraidèrent, échangèrent des expériences. Ils étaient animés d'une motivation forte, celle d'une visée commune s'incarnant dans un avenir à construire .
- Le deuxième front de ces luttes fut celui de la solidarité aux peuples coloniaux et plus largement aux luttes du Tiers Monde. Des grandes causes émancipatrices enflammèrent la jeunesse des pays occidentaux dans les années 60 et 70 -Algérie, Vietnam, Afrique du Sud. La remise en cause d'un ordre dominant, celui de l'impérialisme fut le ressort de ces luttes.
- Enfin la solidarité antifasciste et antidictatoriale fut aussi l'un des traits de ce siècle. L'engagement des Brigades internationales pendant la guerre d'Espagne en fut la figure
la plus emblématique. Plus récemment, le Portugal de Salazar, la Grèce des colonels ou le Chili de Pinochet mobilisèrent des générations de militants. La perception d'un danger commun et la volonté d'y faire face cristallisèrent la mobilisation.
Si l'internationalisme a pu pendant longtemps apparaître comme des formes de soutien à des luttes menées par d'autres et empreintes de ce fait d'un fort sentiment de générosité, nous sommes entrés dans une période où l'intérêt commun se manifeste d'emblée entre les acteurs de luttes autour de la planète. Au Nord, la victime des politiques d'austérité comprend spontanément celle des politiques d'ajustement structurel du Sud. Il s'agit de luttes dont la convergence est d'emblée perçue et dont la disparité dans la situation des acteurs ne fait pas obstacle à leur mise en relation. En mettant en concurrence travailleurs et nations, la mondialisation apparaît comme un facteur de grande insolidarité, mais dans le même temps, en « rétrécissant » la planète, elle aide à la conscience d'un rapprochement de luttes.
Une possible convergence ?
La nouveauté réside dans le fait que le mondialisme s'est fracturé et n'est plus porté uniquement par ceux qui aspirent à un gouvernement mondial mais implique également ceux qui ont une autre vision de la gestion de la planète que les « global leaders » de Davos ou du G8. Certes ils partagent souvent avec les élites mondialisées l'idée que le cadre national serait dépassé mais ils ont avec celles-ci un désaccord sur la façon de concevoir l'organisation du monde et l'expriment avec vigueur à travers leurs mots d'ordre (« le monde n'est pas à vendre »). Bref ils se mêlent de ce qui ne les regarde pas.
Pour leur part, les internationalistes sont conscients qu'à l'aube du XXIè siècle leur combat doit intégrer des dimensions nouvelles, libérées des blocs antagonistes de la guerre froide, qui vont bien au-delà du « prolétaires de tous les pays unissez-vous », résultent des enjeux nouveaux induits par la mondialisation (sécurité, environnement, spéculation financière, montée de l'économie mafieuse, mouvements migratoires, etc.) et dont les réponses dépassent souvent le cadre unique des Etats-Nations et supposent des coordinations régionales et internationales - souveraines de préférence.
L'agenda international est riche de rencontres où internationalistes et nouveaux mondialistes ont de fortes chances de s'inviter aux côtés des « global leaders...»
Michel Rogalski
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