Le Débat Stratégique Nº50 -- Mai 2000
Acteurs humanitaires et sociétés privées : vers un partenariat durable ?
Par Sami Makki
Face au mouvement de contestation qui a manifesté sa force à Seattle, le monde des affaires semble dorénavant soucieux d'éviter les confrontations avec les « activistes » comme les appelle John Maresca, ancien ambassadeur américain et fondateur de l'association The Business Humanitarian Forum basée à Genève. Les pouvoirs économiques entendent développer le dialogue et la coopération avec les acteurs non gouvernementaux et humanitaires notamment1. Ainsi, les 1 et 2 novembre 1999, s'était tenue à Washington D. C. une conférence conjointement organisée par le Business Humanitarian Forum et le Center for Strategic and International Studies intitulée « Defining new Cooperation in the Humanitarian Agenda », afin d'aborder les divers aspects de ce partenariat.
Les acteurs humanitaires en quête de nouveaux moyens financiers
Pour Maresca, les défis humanitaires sont croissants, alors que les soutiens financiers étatiques tendent à diminuer. Kofi Annan, partant lui aussi de la « douloureuse question des carences en ressources », semble voir dans ce rapprochement entre les compagnies privées et les acteurs humanitaires une alternative à l'usage politique abusif de l'assistance humanitaire « comme un palliatif, alors qu'une réelle volonté politique de s'attaquer aux causes profondes des conflits serait véritablement nécessaire. » Annan s'est personnellement engagé dans les rapprochements entre l'ONU et le secteur privé lors du dernier forum de Davos par l'établissement d'un Global Compact entre les Nations Unies et le monde des affaires.
Un responsable humanitaire, cité par Maresca, critique violemment « le rôle amoindri des gouvernements pour faire face aux besoins humanitaires et les options de financements de plus en plus réduites de la part des agences multilatérales d'aide, créant un réel besoin de travail en commun des humanitaires et du monde des affaires. » Pour le Secrétaire Général de l'ONU, l'engagement des sociétés privées semble être une alternative aux États réticents à s'engager financièrement.
Préoccupations réelles ou opportunisme ?
Depuis longtemps les compagnies exploitant les sous-sols, (gaz, pétrole, mines) ont dû faire face aux exigences de stabilité. Contrairement aux entreprises des secteurs secondaires et tertiaires, ces opérations ne peuvent se déplacer, qu'un conflit éclate ou non. Des initiatives privées médiatisées ont donc été prises, établissant de nouvelles normes éthiques2. Les Global Sullivan Principles constituent un ensemble de règles élémentaires auxquelles de grandes compagnies américaines ont souscrites.
Mais la mondialisation a par ailleurs constitué un catalyseur pour ces coopérations par un changement d'attitude des différents acteurs. Annan illustre cette implication des sociétés privées par la formule « with global power comes global responsibilities. » De son point de vue, la réputation d'une entreprise, dans notre monde de l'information, réside tout autant dans la satisfaction des actionnaires que de celle de l'opinion internationale.
L'intérêt des sociétés privées se trouve autant dans le désir de parfaire une image en direction des consommateurs occidentaux que dans la recherche de nouveaux marchés dans les pays en voie de reconstruction. Un argument de plus pour le Haut Commissaire aux Réfugiés Sadako Ogata qui constate : « une population ne se sentant pas en sécurité engendre une mauvaise société de consommation. Le monde des affaires a bien plus à gagner dans la résolution des conflits et une paix durable par la reconstruction et le développement. »3 De même pour Maresca, « le monde des affaires doit comprendre que l'assistance humanitaire et l'aide à la reconstruction post-conflictuelle permet un retour à la stabilité des sociétés en crise et ainsi un retour à un climat de confiance favorable à une activité profitable. » 4 Le retour sur investissement est donc un élément décisif de cette implication des sociétés privées.
Une alternative à la médiation et au contrôle du Politique ?
Cette coopération peut aussi avoir une dimension technique pour les sociétés privées impliquées dans la reconstruction. La nécessité de coordonner les actions des acteurs humanitaires et des sociétés de services privées réside aussi dans une recherche d'efficacité (la non-duplication des efforts), de partage des savoirs et de formation de la main d'oeuvre locale. Andrew Higginson représentant une société privée en Bosnie et au Kosovo, met en avant trois domaines d'action positive du monde des affaires dans les urgences humanitaires : Premièrement, une coordination à tous les niveaux entre tous les acteurs afin de « maximiser les ressources disponibles. » Deuxièmement, une disponibilité immédiate de fonds en anticipant sur le déclenchement ou l'aggravation de la crise. Troisièmement, le développement d'une approche flexible des donateurs envers les projets privés d'assistance.
Humanitaires et sociétés privées partagent une connaissance commune du terrain, un même rejet de la rigidité politique (contrôle administratif ou parlementaire) et pensent trouver dans la coopération une alternative à la médiation politique par un certain degré d'autofinancement. L'excès de règles et de centralisme des donateurs (en particulier la Commission européenne, par opposition à l'USAID) constitue selon Higginson le réel handicap.
Les liens économiques entre humanitaires et hommes d'affaires par une convergence de vues et d'objectifs dans la résolution des conflits ne sauraient pourtant être organiques. Entre le refus systématique de toute collusion avec le monde économique, par méfiance ou défiance, et le détournement des fonctions premières des acteurs humanitaires pour en faire des agents d'intérêts financiers menant des activités d'intelligence humanitaire, un juste équilibre devrait être trouvé pour faire de cette coopération un instrument novateur de la prévention, de la gestion et de la résolution des crises. Cette implication des acteurs économiques dans l'humanitaire constitue un pilier important d'une approche structurelle de la prévention des conflits.5
Quelques soient ces bonnes intentions de coopération secteur privé-acteurs humanitaires, il semble que les sociétés privées continuent à rechercher dans les organismes donateurs, européens, onusiens ou autres, des partenaires efficaces et nécessaires, mais avant tout des fonds. Le pacte de Stabilité pour l'Europe du Sud Est constitue à cet égard une structure institutionnelle internationale permettant d'envisager des formes variées d'investissements, des Quick Start projects aux investissements privés sur le long terme, élément central d'une approche préventive de la sécurité dans la région.
Sami Makki
1 John J. Maresca « A New Concept of Business », The Washington Quarterly, Spring 2000, 23 : 2, p. 155-163.
2 Unocal a par exemple édité un code de conduite (Unocal's Code of Ehics and Compliance Guidelines.) Voir Corporate Responsibility at Unocal : « To improve the lives of people wherever we work », september 1999, 32 p.
3 Sadako Ogata « An Agenda for Business-Humanitarian Partnerships », The Washington Quarterly, op. cit., pp. 167-170.
4 John J. Maresca (ancien ambassadeur américain) « Business Investment in War-Torn Regions », paper for the « Forum » publication of the International Committee of the Red Cross.
5 International Alert, Council on Economic Priorities, The Prince of Wales Business Leaders Forum The Business of Peace The Private sector as a partner in conflict prevention and resolution, London, May 2000. Voir aussi « The Business Community » in Carnegie Commission on Preventing Deadly Conflict, Preventing Deadly Conflict, Final Report, Carnegie Corporation of New York, December 1997, p. 123-126.
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