Le Débat Stratégique Nº51 -- Juillet 2000

Une nouvelle approche doctrinale

Par Alain Joxe



L'armée de terre prend conscience des difficultés propres à son action sur les théâtres d'intervention extérieurs. On constate (cf. l'article de S. Bédar) chez certains militaires l'effet tout à fait explicable sur le moral et l'état d'esprit, qui découle de la période de transition actuelle : transition du nucléaire au non nucléaire, transition de l'armée de conscription à l'armée de métier.

Leçons des opérations extérieures

La période historique qui sert de cadre à cette prise de conscience est celle de la séquence des interventions : Golfe - Cambodge - Somalie - Rwanda - Bosnie - Kosovo. Deux demandes ou réclamations les plus fréquentes ont été formulées : la fin du trouble du cadre juridique des interventions d'interposition et l'imprécision de la doctrine militaire concernant les opérations de paix. L'armée de terre française a participé à 49 opérations de divers types depuis 10 ans. La Bosnie a été l' expérience la plus traumatique étant donnée la tendance " pro-serbe " qui s'est donnée pour légitime dans un contexte brouillé par les énoncés du Président Miterrand et les consignes d'inaction de l'ONU. L'action alliée au Kosovo, certes a rempli in fine ses objectifs, faire rentrer chez eux les Kosovars chassés par les policiers, les miliciens et les troupes de M. Milossevic, mais c'est un échec de la prévention et de cet échec sort l'actuel remue ménage des esprits qui, à partir de la rencontre franco-britannique de Saint Malo conduit à la construction d'une instance d'Etat Major dépendant de l'Union Européenne, que ce soit pour renforcer ou pour soulager l'OTAN.

Même si la doctrine n'est qu'un cadre d'apprentissage qui, dans des situations concrètes doit toujours être réinventé par les opérationnels, on peut dire que la rencontre de l'Ecole Militaire était faite pour répondre à cette demande de doctrine.

C'est la matière du fascicule distribué par le Commandement de la Doctrine et de l'enseignement supérieur de l'armée de Terre : " L'action des forces terrestres au contact des réalités, une nouvelle approche doctrinale. "1

Ce fascicule représente une sorte de livre blanc de l'armée de terre d'après Kosovo, prenant ses distances à l'égard des préceptes proprement américains comme le " zéro mort ", le non engagement terrestre, les armes non-létales ou le tout aérien. " La nécessaire interopérabilité, écrit le Général Delanghe dans l'introduction de l'ouvrage, ne saurait être comprise comme un alignement sur une pensée doctrinale unique. La spécificité doctrinale française peut utilement s'articuler avec les conceptions de nos alliés. Il importe à cet égard de consolider la dimension européenne de nos actions. "

Le document aborde de front un certain nombre de problèmes et en particulier fait l'apologie des forces terrestres comme seules capables d'assurer une " action de contact pérenne " c'est-à-dire de veiller à la reconstruction après les sorties de crises et au rétablissement de la stabilité et de la paix.

Les absurdités des décisons américaines lors de la guerre du Kosovo sont énoncées avec une grande clarté :
" L'adéquation de l'action terrestre aux impératifs stratégiques de l'avenir ne peut être contestée. On comprend bien, a contrario, à quelles impasses pourraient mener des postures stratégiques refusant tout contact physique avec les belligérants. Les crises futures (et même les plus intenses) ne pourront être résolues par la seule destruction physique à distance, que l'on prétende anéantir l'adversaire ou le décapiter par des frappes sélectives " (p. 20-21)

Une contribution importante à la stratégie théorique

Des propositions " doctrinaires " reprennent les " principes de la guerre ", de Guibert à Foch, en passant par Clausewitz et réexaminant le concept d'approche indirecte (au sens de Liddel Hart et de Beaufre). Le rapport propose de généraliser à la fois l'approche indirecte et la " notion générique de centre de gravité " (p. 28-30). La division ternaire en niveaux (stratégique, opératif et tactique) est conforme à l'enseignement des écoles ; cependant, la recherche à tous ces niveaux d'un centre de gravité appelé " centre vital " au niveau stratégique, " centre (opérationnel) déterminant " au niveau opératif et " point décisif " au niveau tactique, indique l'existence d'une approche " Stratégique " trans-niveaux. Le mot Stratégique (mettons lui une majuscule) implique dès lors un sens différent que lorsqu'il sert à qualifier l'extension ou l'échelle du théâtre envisagé.

Est Stratégique tout ce qui permet de viser le centre de gravité, quel que soit le niveau. Les trois niveaux du Stratégique sont ceux des enjeux " vitaux ", des enjeux " déterminants " et des enjeux " décisifs ". On peut supposer qu'un enjeu vital est lié à la survie de la nation ; qu'un enjeu déterminant est lié à l'économie générale de la guerre et qu'un enjeu décisif est lié à l'irréversibilité décisionnelle du combat au point décisif de l'engagement des forces. Mais il ne faut pas confondre la hiérarchie (emboîtée) des échelles de théâtres d'opération et la dominance des critères politico-militaires qui s'insèrent le cas échéant à tous les niveaux de confrontation. L'échelle de la spatialité ne correspond plus nécessairement à l'échelle des critères. Une mutation supplémentaire aboutirait à une formulation théorique plus horizontale, à cette représentation qui confère de l'importance stratégique à une décision locale d'un chef d'unité tactique. Cette approche accorderait l'évaluation Stratégique de l'incident à la responsabilité locale des chefs, d'une part, parfaitement formés, d'autre part, en contact aisé avec tous les niveaux de la pyramide. Ce qui permettait déjà au Général Poirier d'écrire qu'en empruntant aux mathématiques la notion d'objet fractal, on pouvait mieux comprendre la maîtrise de la complexité par la conscience qu'il existe du stratégique à tous les niveaux.

Une transition s'opère actuellement de Clausewitz à Sun zi - pour qui la " force principale " et la " force secondaire " n'est pas fixée d'avance par l'ordre de bataille mais n'est décelable que dans la connaissance dynamique de l'interaction du combat ou de la manoeuvre.

Ces qualités d'initiative et de responsabilité étaient naguère acceptées dans le non-dit vu l'absence de transmissions en temps réel. En fait les Français, s'ils se conforment à leur savoir ancien du terrain et des conjonctures troubles, sont beaucoup plus aptes que les Américains à gérer cette transition vers une responsabilité politico-tactiques des unités de bases créant de la détermination opérationnelle et de la " défense d'intérêts vitaux " au niveau du combat de soldats, en particulier dans des opérations indirectes de neutralisation et de paix.

On n'aurait pas besoin dès lors de grouper sous la forme de " préceptes complémentaires " l'insertion du politique aux différents niveaux d'engagement. L' anticipation stratégique, la cohérence des buts, la suffisance sont des principes Stratégiques qui vont se retrouver aux niveaux stratégique opératif et tactique.

Il serait donc urgent d'abandonner les consignes d'isolement, de protection par équipement lourd et de sécurité sans contact avec l'habitant mis au point par les Américains et qui semblent s'imposer au contingent français au Kosovo. Car il est stratégique au sens " vital " que les soldats français aient un contact politico-citoyen avec les habitants. Ce qui n'a rien à voir avec le " travail de gendarme. "

Alain Joxe

1 Forum de doctrine " La place et le rôle des forces terrestres dans la résolution des crises ", Ecole Militaire, 8 juin 2000. Les actes du colloque disponibles sur www.cdes.terre.defense.gouv.fr
Texte de référence : " L'action des forces terrestres au contact des réalités - une nouvelle approche doctrinale. " CDES, Armée de terre 2000


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