Le Débat Stratégique Nº51 -- Juillet 2000
Géopolitique et forces terrestres européennes
Par André Brigot
Depuis la seconde guerre, les forces militaires se préparaient à agir et agissaient dans trois espaces : national, la zone de l'alliance atlantique, l'outre-mer. L'espace
européen n'existait pas militairement : il était inclus dans celui de l'Alliance. Depuis 90, s'il est un domaine où l'espace européen s'est constitué, c'est celui de la
sécurité. Dès la chute du mur, l'inquiétude, largement imaginaire, face aux éventuels mouvements de population a entraîné une politique d'association des pays d'
Europe centrale. Puis deux zones se sont imposées aux préoccupations : les pays baltes au nord et plus encore les Balkans et au delà les pays limitrophes de l'Asie
centrale. Par de multiples liens, avec l'Alliance atlantique, les pays baltes et d'Europe centrale se sont branchés sur les forces occidentales. Dans les Balkans les
forces européennes sont massivement engagées et le resteront encore longtemps ; au delà, l'Asie centrale reste un domaine que les Européens évitent, sachant qu'il
imposerait une politique vis à vis de la Russie, qu'il ne sont pas prêts, contrairement aux Américains, à endosser. Dans le même temps, un pays comme la France s'
est désengagé de ses zones traditionnelles d'intervention comme l'Afrique. Bien avant leur insertion institutionnelle ou économique, les pays d'Europe médiane ont
élargi les préoccupations sécuritaires de l'Europe occidentale : ils ont contribué à la création de cet espace européen de sécurité.
Forces terrestres et marches de l'Europe
Les transformations principales ont été pour elles la professionnalisation et l'accroissement des opérations extérieures. Mais ce mouvement s'est fait sans redéfinition
des missions. Or les entités politiques se créent toujours à partir d'une volonté centralisée : chef ou souverain, dont on connaît les buts politiques. Mais si l'Europe s'
est élargie en matière de sécurité, les responsables des nations qui la forment cherchent toujours comment constituer l'autorité qui lui manque.
Si le mode de constitution d'une autorité politique peut varier, et pourquoi pas, donner lieu à des innovations, les fonctions qui doivent être remplies sont plus
identifiables et plus habituelles, ne serait-ce qu'en raison de la permanence des forces extérieures susceptibles de s'opposer à cette entité.
Il faut d'abord en sécuriser les abords, les marches, qui deviendront des frontières.
Les Européens l'ont d'abord fait en Europe centrale par la pression économico-diplomatique : " si vous voulez entrer dans l'Union (et donc bénéficier de ses
largesses) vous devez régler vos différends ". D'où le pacte de stabilité Hongrie-Roumanie, les pressions sur les baltes pour qu'ils respectent les minorités russes...
Mais la décomposition nationaliste de la Yougoslavie a eu recours à la violence. Du coup les Européens ont dû s'engager massivement dans cette zone avec leurs
forces classiques, confrontées à des missions nouvelles ou oubliées. L'armée de terre a été principalement touchée par ces tâches. Mais lorsque ces forces militaires
ont été confrontées à leur véritable fonction, l'affrontement aux forces serbes, le recours aux forces aériennes de l'OTAN, rapidement suivi d'une victoire strictement
militaire et technique, a privé les terriens de toute gratification symbolique. Les succès réels de l'armée de terre, notamment de son artillerie lors du siège de Sarajevo
quand elle fut autorisée à utiliser ses capacités, ont été éclipsés par l'arme aérienne. L'abandon du terrain par les forces de Milosevic a ensuite redonné son
importance aux forces terrestres, mais cette fois dans un contexte " démilitarisé ", les milices ne détenant plus de forces significatives. D'où pour les armées de terre
une frustration globale. D'autant que la " victoire " ne fut suivie ni de la disparition du souverain adverse, ni d'une véritable appropriation du terrain, ni d'un retour "
au pays ". Tant il est vrai que personne ne souhaitait s'étendre territorialement, les Européens faisant seulement miroiter une appartenance, dont ils se passeraient,
sous condition de stabilité.
Un " dedans " fonctionnel
En se coupant du contingent par la professionnalisation d'une part, et en remplissant des missions sur le territoire de l'Europe élargie, de plus en plus " intérieur ", et
non plus perçu comme projetées temporairement vers une opération extérieure, les forces terrestres se sont rapprochées du deuxième type de forces dont se dotent
les entités politiques au cours de leur constitution : celles de sécurité intérieure de type gendarmerie, carabiniers italiens, gardes civils espagnols etc... Moment de
constitution politique où le retrait des militaires laisse la place à la police et à la justice, historiquement précédé en France par l'institution de la gendarmerie qui
remplit justement cette double fonction policière et judiciaire. C'est la situation actuelle en Bosnie et dans la zone albanophone, jusque dans la volonté d'y constituer
une justice et une police. Bien que l'Alliance soutienne cette orientation de " state building ", cette création1 supposerait que l'instance politique européenne se soit
donnée comme but, et non comme nécessité et contrainte, l'intégration des Balkans. Dans ce cas, les Balkans entreraient dans la série des zones nationales instables
ou violentes, telles que l'Irlande du Nord, le pays basque ou même la Corse, cette fois à l'échelle européenne. Mais ces zones sont des héritages que personne n'a
envie d'amplifier. Ce n'est que sous la menace de l'insécurité et des troubles qu'elles s'imposent. Elles contraignent les " souverains " européens à créer des forces
de contrôle et de police intra-européennes, tout comme les changements de luttes ou de manifestations violentes forcent les polices nationales à innover. Il est
significatif que l'Italie, Etat le plus proche de la zone, y fournit le plus grand nombre d'hommes. La création de ces forces européennes " gendarmiques " est lente
car les politiques nationaux ne souhaitent pas être entraînés par ce mécanisme dans une supra-nationalité de fait qu'ils redoutent. Raison pour laquelle les forces de
police promises n'arrivent pas ou lentement. Chacun pressent que si on peut espérer le retour des forces " militaires ", l'instauration pourtant nécessaire des forces "
de police ", est promise à la durée. Les responsables nationaux préféreraient que les structures otaniennes permettent la réussite de l'opération, tout en sachant qu'
elles ne sont pas faites pour cela. Et comme les responsables américains redoutent eux aussi que des forces européennes conséquentes participent à la création d'une
entité politique qu'ils ne souhaitent pas, ils se prêtent à un jeu qui ne fait que ralentir un mouvement inévitable et déjà largement observable en France : la croissance
plus rapide des forces de gendarmerie et le rétrécissement des forces terrestres, à la recherche de missions plus traditionnelles.
" Le dehors "
Dans un troisième temps, une entité politique se dote de capacités d'action extérieures. Si dans la temporalité de création de l'entité européenne on n'en est pas là,
cette dimension de capacité de projection de forces est en réalité assez consensuelle chez les responsables des Etats européens les plus importants. En effet, ils y
voient un moyen de manifester leur importance internationale. Les Britanniques en espérant prendre la tête d'une fonction qui leur redonnerait un statut-clef en
Europe et aux yeux des Américains ; les Allemands parce qu'il est difficile de revendiquer une place majeure à l'ONU sans forces de projection ; les Français par
habitude... Les forces armées classiques quant à elles y reconnaissent une fonction traditionnelle, motivante dans un contexte d'éloignement des risques nationaux.
Quant aux structures otaniennes, et notamment les responsables américains, ils en attendent les moyens humains régionaux engageables sous leur contrôle technique
et de commandement, au moins au niveau supérieur. La différence est que cette orientation y est pensée dans un espace global, euro-atlantique et même onusien. Ce
qui en dilue les aspects politiquement constituants, tout en prônant l'augmentation des dépenses d'équipement.
" Nous n'avons pas assez de forces flexibles et mobiles nécessaires pour le nouveau siècle, … il faut dépenser avec intelligence, mais aussi dépenser
suffisamment,… d'où la nécessité de la Defense Capabilities Initiative " martèle le Secrétaire Général de l'OTAN. Les limites à cette orientation sont les coûts de
mise en place d'un outil qui, au delà du rapatriement des ressortissants, présente hors de l'espace européen plus de risques que d'avantages. Les Européens sont
peu tentés par le néo-colonialisme, au moins dans ses formes militaires. Principaux contributeurs à l'aide internationale et à l'heure où des peuples entiers sont
demandeurs de protectorat ou du moins de protection la stabilité sur leur continent leur semblent une tâche suffusante.
Un dernier acteur peut faire dangereusement pencher la balance : les industriels européens de l'armement. Leurs actionnaires, de moins en moins étatiques sont
aujourd'hui à la recherche de marchés, et il leur importe moins qu'auparavant de savoir s'ils sont nationaux, européens ou mondiaux. C'est pourquoi, les pondérations
des commandes entre un porte-avions, des avions de transport à grande capacité (mais de quoi et sur quelles distances). des moyens de contrôle urbains ou encore
des moyens de reconnaissance et de commandement de zones sont peut-être les meilleurs indices des capacités et donc des affrontements auxquels se préparent les
européens.
André Brigot
1 5000 policiers " européens " pour 2003 prévus par le sommet de Feira (19 juin 2000)
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