Le Débat Stratégique Nº51 -- Juillet 2000

L'incontournable République Islamique d'Iran ?

Par Elie Kheir



Depuis quelques mois, et tout particulièrement depuis la victoire écrasante de l'alliance réformiste regroupée autour du président Mohamed Khatami, les Etats-Unis ont renouvelé leur tentative en vue d'établir des relations directes avec la République Islamique d'Iran, rompues depuis la chute du Chah et la victoire de la révolution ismalique en février 1979. Ce changement d'attitude ne peut être interprété comme le résultat du mouvement de démocratisation en cours dans la République des Ayatollahs, confirmé par trois élections en trois ans (présidentielles en mai 1997, municipales en février 1999 et législatives en février 2000), mais par l'ensemble des changements dans le " Centre du monde "1, l'Eurasie. L'Iran occupe une position stratégique du fait, selon Madeleine Albright, " que son territoire couvre la moitié de la côte du Golfe (arabo-persique) et le Détroit d'Hormuz, par où transite une grande partie du pétrole " et " possède des frontières avec la Mer de la Caspienne, le Caucase, l'Asie Centrale et l'Asie du sud ". Dans ce discours, le sécrétaire d'Etat américain aborde " le passé tumultueux " des relations entre les deux pays en reconnaissant " le rôle significatif joué par les Etats-Unis dans le renversement du Premier Ministre populaire iranien Mohamed Mossadegh en 1953 " et " le soutien des Etats-Unis et de l'occident au régime du Chah qui réprimait brutalement la dissidence politique ". " Même dans les années récentes, certains aspects de la politique américaine à l'égard de l'Irak (allusion au soutien américain à Bagdad dans sa guerre contre l'Iran entre 1980 et 1988) était de courte vue " mais visait néanmoins à contenir la révolution islmaique jugée à l'époque par Washington comme menace principale à la sécurité des monarchies pétrolières du Golfe arabo-persique.

Mea culpa et stratégie

L'objectif américain de vouloir " endiguer - containement - " l'Iran est devenu partie intégrante de la stratégie américaine dans le Grand moyen-orient au lendemain de la guerre contre l'Irak et la " libération " du Koweït en 1990-1991. Cette stratégie du " double containement ", élaborée par Martin Indyck en 1993, fixait comme objectif de la stratégie américaine dans le Golfe arabo-persique l'isolement de l'Iran et de l'Irak et de maintenir la sécurité et la stabilité par la présence militaire américaine directe. L'Irak, contrairement à l'Iran, était déjà à ce moment-là sous embargo onusien. Ainsi, les Etats-Unis, pour imposer leur nouvelle stratégie dans cette région, ont décidé d'imposer leurs propres sanctions contre l'Iran ainsi que contre toute autre entité ou pays investissant pour plus de 40 millions de dollars en Iran2. Trois raisons justifiaient, selon Washington, ces sanctions :
  1. Le soutien iranien, supposé ou réel, au terrorisme international.
  2. Les tentatives iraniennes d'acquérir des armes de destruction massive et les moyens de les délivrer (prolifération).
  3. L'opposition iranienne au processus de paix israélo-arabe.
Ces mêmes questions constituent toujours la base de la stratégie américaine à l'égard de l'Iran.

Pourquoi cette ouverture américaine aujourd'hui ?

Ce discours est important car il a été prononcé en grande pompe devant l'establishment américain qui traite la question de l'Iran, un mois après les déclarations du président Clinton affirmant, qu' " une des meilleures choses que les Etats-Unis pourraient faire pour la paix et le bien-être à long terme du Moyen-Orient et, partant, pour une bonne partie du monde, est d'avoir un partenariat constructif avec l'Iran "3. Mme Albright a précisé " le nombre croissant des domaines d'intérêts communs " entre les deux pays :
  1. "Nous avons tous les deux un intérêt majeur dans l'avenir de la stabilité dans le Golfe (arabo-persique)"
  2. "Nous sommes tous deux intéressés à empêcher d'autres agressions irakiennes"
  3. "Nous partageons aussi des préoccupations portant sur l'instabilité et l'exportation de la drogue provenant d'Afghanistan"
  4. "Nous avons intérêt à encourager l'établissement de relations stables entre l'Arménie et l'Azérbaïdjan "
Sur ces "domaines d'intérêts communs", décidés par Washington, quatre remarques s'imposent :
  1. Les Etats-Unis reconnaissent à l'Iran un rôle dans la stabilité du Golfe arabo-persique dans la perspective d'une levée de l'embargo imposé à l'Irak depuis 1990 et le contexte de la coopération croissant en cours depuis 1997 entre l'Arabie saoudite et Téhéran.
  2. Les Etats-Unis reconnaissent un rôle potentiel à l'Iran en Asie du sud et surtout face aux Talibans.
  3. Le nouvel empire reconnaît un rôle aux Ayatollahs dans le Caucase où ils soutiennent l'Arménie contre l'Azerbaïdjan (clash de civilisations oblige !!!)
  4. Par contre, Washington s'oppose à tout rôle iranien dans la Caspienne, (pétrole et oléoducs) ainsi que dans le processus de paix au Proche-Orient.
L'ombre de la guerre Tchéchenne

La deuxième guerre russe en Tchéchénie, comme tentative de reprise en main par Moscou de " l'étranger proche ", les relations russo-iraniennes très étroites et convergeantes, notamment dans le domaine de la coopération militaire, leur opposition au projet des oléoducs turco-américains qui visent à les contourner et ceux de l'Otan (partnership for peace) ainsi que face à la talibanisation de l'Asie centrale ont poussé les EU à tenter un rapprochement. Ils promettent à l'Iran à terme un rôle dans leur stratégie régionale, négligeant l'ampleur de la convergeance stratégrique russo-iranienne.

Mais en politique étrangère un consensus existe entre les différents centres de pouvoir à Téhéran, réformateurs et conservateurs confondus. La reprise des relations irano-américaines n'est donc pas pour demain. Cela permet à la Russie d'approfondir encore ses relations avec Téhéran et à l'Union européenne de continuer son " dialogue critique " avec Téhéran.

Elie Kheir

1 Discours de M. Albright du 17 mars 2000.

2 " Iran and Libya sanctions act of 1996 " adopté le 5 août 1996. Cette législation vise principalement à empêcher le développement du secteur énergétique iranien.

3 www.cnn.com 14 février 2000



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