Le Débat Stratégique Nº51 -- Juillet 2000
L'armée française : au contact de quelles réalités ?
Par Saïda Bédar
Le 8 juin dernier s'est tenu à Paris le premier forum de doctrine organisé par le Commandement de la doctrine et de l'enseignement militaire supérieur de l'armée de
terre (CDES)1. Le débat, particulièrement animé et ouvert, a mis l'accent sur les facteurs qui constituent autant de freins pour l'action efficace des forces terrestres
dans les nouvelles opérations de type restauration et maintien de la paix : l'hésitation politique et le manque de clarté des mandats ; l'inadéquation du droit ; le
caractère nébuleux de l'humanitaire ; le vide doctrinal en matière de multinationalité et la difficulté de proposer un modèle " non-américanisé ". Mais ce débat a
également fait apparaître d'autres obstacles implicites à l'efficacité des forces terrestres, qui relèvent autant de l'héritage de la culture stratégique française que des
effets perturbateurs des évolutions récentes du système mondial.
La confusion règne dans les esprits quand les militaires concluent qu'il faut " prendre des libertés avec le droit ", qu'il ne faut pas être " trop juridistes ". On a plutôt
affaire à un manque de droit, à un hiatus entre le droit international et le droit interne des " nations hôtes " et le droit des multiples nations et acteurs intervenants. De
même on a du mal à comprendre l'attitude culturaliste des militaires français qui ont tendance à présenter l'expérience africaine comme non utilisable dans un
environnement sud-européen, les acteurs ayant des rapports au droit et des rapports d'allégeance à l'intervenant différents (" en Afrique, c'est le franc CFA qui
réglait tout ", " les Britanniques et les Italiens, avec l'IRA et la mafia, sont mieux préparés à la gestion des crises dans les Balkans parce qu'ils ont des expériences
européennes, en Irlande et en Sicile ". Certes l'intervention en ex-Yougoslavie est plus complexe qu'en Afrique, mais plus pour des raisons politiques et stratégiques
que culturelles. En effet, dans cette région les enjeux sont multiples, à la fois locaux, globaux, systémiques et différenciés. Il s'agit de l'avenir politique des peuples de
la région, de leur développement économique, mais aussi de l'avenir de l'Europe face aux processus d'élargissement institutionnel et politique (UE) et militaire
(OTAN, PfP) et de l'avenir des Etats-Unis en Europe (stratégie du " shaping Europe " sous la double contrainte externe de l'économie globalisée et désétatisée et
de l'intervention militaire hors-zone.)
Une doctrine techniciste ?
On peut comprendre que les militaires, mus par le double impératif de l'organisation et de l'action, soient désorientés par le flou politico-juridique qui peut se traduire
sur le terrain par l'obligation d'exécuter des " non-décisions ". Mais la solution à cette contradiction est-elle la production de doctrine ? Non seulement la doctrine
ne peut compenser des déficiences politiques, mais même d'un point de vue opératif on peut se demander si la nature des crises à gérer n'incite pas plutôt à une
approche pragmatique et souple, qui accorde une plus grande place à l'action civilo-militaire.
Sans doute la production de " doctrines françaises " est légitime et souhaitable. Encore ne faut-il en mystifier ni la portée ni la nature. Une doctrine opérative n'existe
pas dans un vide social, elle ne peut être perçue comme un simple " logiciel d'emploi opérationnel " des forces (selon l'expression du CDES). La doctrine militaire
n'est pas purement technique, elle est influencée par l'environnement social à travers la perception des menaces, des politiques nationales, de la technologie, des
intérêts industriels et organisationnels. L'illusion consisterait à penser que la doctrine peut conditionner la stratégie de l'Etat à travers la conceptualisation de la praxis,
c'est-à-dire en offrant au politique des solutions techniques aux problèmes de l'intervention, de la prévention et de la résolution des conflits. Les Américains, qui ont
une acception de la doctrine très expérimentale (elle peut changer tous les quatre ans, ou demeurer inachevée) et ethnocentrée (produit des luttes internes politiques
et organisationnelles, de la pression des industriels, de l'opinion publique, du rapport civilo-militaire), reconnaissent aujourd'hui les limites du modèle doctrinal. Ils
l'allient aujourd'hui à celui du " lessons learned " qui permet une identification plus claire des obstacles non militaires à l'efficacité de l'intervention armée.
L'urgence permet d'évacuer le facteur politique
Mais il n'est pas aisé de produire de la doctrine opérative quand en amont il n'existe pas de stratégie claire (pas de Ziel clair sans Zweck clair, pas de continuation
par la guerre d'une politique indéterminée). C'est sans doute la leçon majeure du Kosovo : la victoire dans le combat détermine les conditions de la paix, or sans
combat et sans victoire (potentiel militaire serbe peu affecté, Milosevic encore au pouvoir), les conditions de la résolution du conflit n'existent pas. Le refus de l'
intervention militaire au début de la crise (mi-mars 1999) quand les troupes serbes étaient massées à l'Est et à l'Ouest du Kosovo, avant le nettoyage ethnique massif
et la dispersion et le camouflage des troupes serbes, suivi du refus d'envoyer des troupes alliées au sol, a abouti à une utilisation non stratégique de l'instrument
militaire. L'évacuation de la temporalité du temps long du politique et du droit par la temporalité de l'urgence, militaire et humanitaire, ne saurait faire illusion. La
? mode " du nettoyage ethnique et du génocide n'est pas le fait de dictateurs ultra nationalistes fous, elle est le résultat d'un calcul stratégique : l'enjeu humanitaire
limite l'enjeu politique et la portée de l'ingérence (on se contente d'" arrêter les massacres ", au Kosovo, au Timor oriental, en Algérie...).
Le modèle de l' " urgence militaro-humanitaire " qui n'a pas fait l'objet d'un débat stratégique en France, doit-il être codifié par une doctrine opérative ? Le réflexe
des militaires est de se doter d'instruments conceptuels pour faire face aux réalités du terrain.
Les choix politiques restent en suspens
Un extrait de Dialogues sur le commandement d'André Maurois (1924)2 pourrait résumer l'état d'esprit des militaires en période de transition. Un jeune lieutenant s'
adresse à son ancien professeur de philosophie :
« Plus que jamais, il nous faut des chefs. Des problèmes comme celui de la monnaie, celui des dettes entre nations, celui de la sécurité de l'Europe, exigent de
grands esprits. Chaque peuple a de bons arguments ; sur le plan de la logique et du droit on peut discuter sans fin ; il faut trancher. Il faut donc dans chaque pays un
homme qui sache dire : " Décision " et ajouter aussitôt : " Exécution "... Rassurez-vous, mon cher maître, je ne demande pas (et je ne souhaite pas) que cet homme
soit un soldat. Mais je demande qu'il ait l'esprit militaire, c'est à dire le courage de choisir et le courage de commander. »
Saïda Bédar
1 Forum de doctrine " La place et le rôle des forces terrestres dans la résolution des crises ", Ecole Militaire, 8 juin 2000. Les actes du colloque disponibles sur
www.cdes.terre.defense.gouv.fr
Texte de référence : " L'action des forces terrestres au contact des réalités - une nouvelle approche doctrinale. " CDES, Armée de terre 2000
2 André Maurois, Dialogues sur le commandement, Bernard Grasset, Paris, 1924, pp147-148.
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