Le Débat Stratégique Nº51 -- Juillet 2000
La stratégie oblique de l'industrie américaine d'armement
Par Jean-Paul Hébert
" L'Europe est la prochaine étape ", disait Norman Augustine à
l'été 1997, analysant les perspectives de développement de l'industrie
américaine d'armement1. Cela signifiait des regroupements
transatlantiques majeurs. Les évolutions en 1998 et 1999 du tissu industriel
de l'armement en Europe ont changé la donne. La relation entre les systèmes
européens et américain de production d'armement, dans l'ensemble
aéronautique, spatial et électronique (y compris les missiles) est aujourd'hui
caractérisée par un rapport de force loin d'être aussi défavorable
aux industries européennes. Les succès d'Airbus et d'Arianespace,
les recompositions de l'année 1999 ont fait émerger deux groupes généralistes
européens - EADS et BAe Systems - de taille à rivaliser avec leurs concurrents
outre-Atlantique ; les regroupements ont immédiatement suivi dans les
domaines de l'espace (Astrium) et des missiles (" new MBD "). Les relations
transatlantiques ne peuvent donc être plus réduites à de simples relations
de domination. Si la volonté d'hégémonie américaine demeure, elle
est forcée de passer par des formes de négociations et de compromis industriels
non prévues l'administration américaine.
Une gamme de moyens de pression.
Dans ce rapport de force nouveau, les groupes
américains, ou tout au moins les principaux d'entre eux et les plus
exposés à une " concurrence " européenne, tentent-ils de reprendre
les " moyens obliques " de concurrence qu'ils ont parfois utilisés
dans le passé ?
Ce peut être d'abord des arguments "juridiques" (question des avances remboursables et plus globalement des
" aides " étatiques, législation anti-corruption, mise en avant des
risques de dissémination de technologies sensibles, etc.), comme le montrent
les déclarations de Dick James, président de Boeing Europe, fin 1999,
estimant que Airbus devrait " se passer d'aides publiques, comme le
fait Boeing "2. Ce ballon d'essai d'un industriel a été
suivi récemment d'une déclaration plus formelle de l'administration
américaine. La représentante pour le commerce, Charlene Barshefsky, a
dans un rapport annuel pour le Congrès, menacé les européens de l'ouverture
d'une procédure contre les concours publics à Airbus, alors même que
les Etats-Unis et l'Union européenne ont depuis 1992 appliqué un accord,
conçu sous la pression américaine, sur cette question des avances remboursables3.
Ces moyens obliques comportent une gamme
de pressions politiques exercées par les responsables de l'administration
américaine. A propos d'une éventuelle commande par la compagnie El
Al de trois Airbus, Mme Albright a déclaré aux responsables israéliens
: " Si El Al, compagnie publique, préfère Airbus, adressez-vous la prochaine
fois que vous aurez besoin d'une aide aux Français ou aux Anglais ".4
Le " libre jeu du marché " censé être l'alpha et l'oméga de
la vie économique internationale est rendu à une version ad usum delphini
de la loi du plus fort, appliqué ou pas en fonction des intérêts de
la puissance dominante. L'industrie israélienne peut être qualifiée
" d'inféodation technologique ".5
De même, une insistance politique s'exerce
sur la Belgique pour qu'elle entre dans le programme JSF, rejoignant
ainsi les trois autres pays du consortium F-16 (Pays-Bas, Danemark, Norvège)
qui ont déjà acquitté leurs droits d'entrée. Ou encore la crainte
de la puissance des divers lobbies américains qui a amené le britannique
BAe Systems à souligner publiquement que, si le missile Amraam de Raytheon
était adopté plutôt que le Meteor européen, cela donnerait un jour
la possibilité à ces groupes américains de bloquer d'éventuelles
exportations de l'Eurofighter6.
Cela passe enfin par un redéploiement à
l'exportation, comme l'avait déjà montré, à la fin de l'année
1999, la décision de Washington d'assouplir sa position sur les livraisons
de missiles AIM-120 Amraam pour Taiwan et le Chili, face à la concurrence
du Mica de Matra-BAe-Dynamics, et le feu vert donné à la fourniture à
Taiwan des logiciels permettant aux F-16A/B de tirer des Amraam.7
La volonté de ne perdre aucun marché à l'exportation s'est manifestée
dans les négociations poussées de Lockheed-Martin avec l'Italie pour
vendre six C-130J supplémentaires, s'ajoutant aux dix-huit exemplaires
déjà commandés par ce pays. Elle entraîne une souplesse et une agilité
accrues des industriels américains : l'hélicoptériste Bell envisage
de transférer deux lignes de production à Taiwan pour réduire ses coûts
de production8.
Suisse, Espagne, Suède : de la périphérie vers le centre
L'évolution des rapports transatlantiques
pendant l'année 1999, soulignait l'existence de maillons faibles dans
la restructuration des industries européennes d'armement9.
Les groupes américains pourraient avoir des stratégies de contournement
de ce qu'ils appellent la " forteresse Europe " dans l'aéronautique,
le spatial et l'électronique. Les secteurs classiques (naval et terrestre),
qui n'ont pas atteint le même niveau de restructuration, pourraient
donner lieu aux offensives capitalistiques américaines.
Ce pronostic s'appuyait sur la prise de
contrôle en 1999 du Suisse Mowag par General Motors, opération d'un
niveau qualitatif nouveau quant aux liens capitalistiques
transatlantiques. Si les Etats-Unis ont poursuivi depuis 1995 une stratégie
de liens capitalistiques, d'abord discrets puis renforcés10,
ces opérations étaient limitées à des équipementiers, même si leur
taille avait franchi un seuil avec la prise de contrôle de LucasVarity
par TRW. Avec la prise de contrôle de Mowag, c'est d'un maître d'œuvre
qu'il s'agissait.
Or ce mouvement s'est accéléré avec
des opérations successives sur des firmes d'armement terrestre européennes.
En avril General Dynamics rachète la firme espagnole Santa Barbara, pour
le prix très bas de 6 millions d'euros, mettant la main sur une firme
dont le chiffre d'affaires est d'environ 200 millions d'euros et
introduisant un coin dans la restructuration de l'armement terrestre
européen portée par les firmes allemandes. Santa Barbara fabrique sous
licence le char Léopard de Krauss Maffei, lequel apparaissait comme le
" repreneur naturel " de la firme espagnole en difficultés. En juin,
United Defense achète au suédois Saab sa filiale d'armement terrestre,
Bofors Weapons Systems AB. La Suède disposait de deux grands groupes d'armements
: Saab et Celsius-Bofors et, dans son processus de privatisation, avait
accepté que Saab prenne le contrôle de Celsius. Cette fusion-absorption
conduit à une réorganisation du groupe11 qui abandonne sa
filiale de pièces d'artillerie, munitions et conduites de tirs. Retournement
radical dans la politique d'autonomie de la Suède dans le domaine de
la production d'armement. Les 35% du capital de Saab que détient BAe
Systems n'ont pas suffit à ce qu'une solution européenne soit mise
sur pied.
Les firmes américaines appliquent aux industries
européennes la vieille tactique maoïste " de la périphérie vers le
centre ". L'enjeu reste celui de l'autonomie des moyens, nécessaire
à l'autonomie stratégique.
Jean-Paul Hébert
1 Les Echos, 19 juin 1997.
2 La Tribune, 17 décembre 1999.
3 Afp, 2 mai 2000
4 La Tribune, 21 décembre 1999.
5 D. Rouach, " Airbus-Boeing en Israël : un combat symbolique ", Les Echos, 11 mai 2000.
6 Air & Cosmos, 17 décembre 1999.
7 Idem. Face également aux livraisons de missiles russes AA-10 Alamo dans la zone asiatique.
8 La Tribune, 8 novembre 1999.
9 Jean-Paul Hébert, Naissance de l'Europe de l'armement, Cahiers d'études stratégiques, N°27
10 Les cahiers d'études stratégiques N°23 et 24.
11 Air & Cosmos 2 juin 2000
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