Le Débat Stratégique Nº52 -- Septembre 2000
Paix
Par Alain Joxe
Pax pour les Romains, c'est l'accord profond qui lie les deux ennemis et qui les oblige, car respecter son propre vouloir et respecter le vouloir de l'autre devient un
seul objet, un pouvoir qui devient maître des deux parties. Pacta sunt servanda signifie les parties sont esclaves des clauses de l'accord. Autrement dit ce sont les
pactes eux mêmes qui sont nos Maîtres et nous devons les servir comme des esclaves. Ce n'est pas seulement une superstition de paysan du latium, mais plutôt la
sacralisation d'une logique qui devient une force logique et s'impose à la force violente de la guerre. La paix romaine impériale, qui cherche à devenir la paix du
monde, c'est l'addition des pactes réels autonomes sous l'impérium militaire du leader fondant la protection des servants de l'empire contre les barbares. Désormais
toutes ces significations sont oubliées et le mot paix est éliminé du langage aux Etats-Unis d'Amérique. Les Américains savent qu'ils sont en train de garantir un peu
partout non des accords de paix mais des " règlements " provisoires. L'aliénation complète au profit du Maître de l'accord n'est pas possible quand il s'agit de la
force autonome d'un vrai pacte. La Paix de Dayton est une fausse paix.
Le Processus de paix au Moyen-Orient
Que devient le "processus d'Oslo" ? Un Pacte devrait découler d'une reconnaissance des résolutions de l'ONU et aboutir à un partage de la Palestine du Mandat
à la solution du problème de l'accès aux lieux saints de trois religions par des territoires de souveraineté légitimes et des accords de libre accès auraient été garantis
par les voisins et les grandes puissances et devant établir la paix shalom salaam mir pax pour l'éternité. La diplomatie européenne continue à maintenir en usage ce
discours. Cependant, une enquête d'anthropologue permet de distinguer et même de dater l'apparition d'une déchirure entre l'ancien langage de la paix pactée et le
nouveau langage de la guerre régulée.
L'échec des négociations de Camp David est de la responsabilité du système américain tout entier et il est possible d'en préciser l'origine : aucun gouvernement
américain ne veut exercer sur les Israéliens de pression asymétrique,
en exigeant d'eux plus de concessions stratégiques que des Palestiniens. Or cette asymétrie compensatoire était indispensable car les Palestiniens sont vaincus et
réduits à rien et ne peuvent plus rien céder sans accepter de mourir, comme État, avant d'être nés, ou sans demander le statut officiel d'esclaves déditices, prévu par
le droit Romain. L'Union Européenne devrait prendre acte, sans éclat, mais sans complaisance, de l'échec américain. Ce sont, en effet, non pas un mais six
processus bilatéraux qui ont échoué sous médiation américaine : Oslo 1 (septembre 1993) Oslo 2 (mai 1995) Hébron (janvier 1997) Wye Plantation (octobre
1998) Charm el Cheikh (septembre 1999), Camp David (juillet 2000). Aucun de ces accords, en effet, n'a donné lieu à une application simple et de bonne foi de la
part d'Israël. L'échec de la négociation ne vient pas d'un irrédentisme palestinien mais du fait que, malgré leur supériorité écrasante, les Israéliens ont toujours violé
et remis en cause les accords qu'ils avaient eux même conclus en les transformant, après signature, en accords conditionnels. Ce procédé récurrent a permis le
report des évacuations programmées des diverses zones d'occupation, avec finalement la bienveillance américaine. On fait actuellement croire que tout est suspendu
à l'accord sur le mur des lamentations et l'esplanade du dôme, mais c'est en réalité toute la négociation qui est dans l'impasse sur l'eau, les réfugiés, les frontières, les
colonies, la souveraineté sur Jérusalem. Comment comprendre la conduite diplomatique aberrante des Israéliens ?
Pour une paix "pactée"
Si on souhaite que les accords conclus soient contraignants il faudrait bémoliser un temps cette bienveillance américaine qui permet à Israël de détruire à chaque
instant ce qui est construit. Israël, en effet, n'a pas besoin des Etats-Unis pour jouir d'une supériorité sur les Palestiniens. Le pacte Israélo-Palestinien pour être
? juste ", du point de vue Européen, ne doit pas refléter la relation de force Etats-Unis-Palestine, mais la relation de force Israël Palestine et en outre doit aboutir à
une Palestine viable ; une Palestine mourante accrochée au
flanc d'Israël ne conviendrait pas. Israël est paralytique car la droite américaine la plus archaïque pèse en faveur de l'intransigeance. Le négociateur Barak malgré
ses 56 % de voix, a donc perdu du temps sous pression de la Knesseth " dopée " par le Congrès US. Aujourd'hui, paradoxalement le gouvernement Barak, privé
de majorité, mais libéré du Shass (devenu publiquement une secte ridiculisée par sa théologie de la Shoah et en outre condamnée pour corruption), commençait à se
sentir libre de prendre la mesure de l'urgence et même de repenser la nature de la paix qu'Israël aurait intérêt à conclure comme Etat plus laïc et plus ouvert vers un
avenir de modernité. C'est l'appui américain qui empêche Israël de négocier en position de force et l'oblige à chaque instant à mimer une faiblesse pour attirer l'
appui américain sur des positions extrémistes. Le système impérial américain empêche ainsi Israël de négocier la vraie paix pactée, Shalom, Salaam, Pax, Mir, qui
fonderait une vraie contrainte réciproque de paix pour l'avenir. Clinton fausse le système et ne peut aboutir qu'à un simple " règlement " injuste qui permettra
indéfiniment à la médiation impériale de faire sentir son pouvoir et sa force.
Ne pouvant homologuer ni la reprise d'une répression militaire sanglante, ni une diplomatie des résultats incomplets, l'Union Européenne devra exiger sa présence à
la table des négociations bilatérales. Telles sont les bases d'une remise en forme du problème par l'Europe, penser la paix comme pacte de bon voisinage et non
comme système impérial.
Alain Joxe
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