Le Débat Stratégique Nº53 -- Novembre 2000
L'asymétrie, de l'Intifada à NMD
Par Saïda Bédar
Dans un article du Time1 le général
Wesley Clark, ancien SACEUR, analyse les affrontements israélo-palestiniens
comme une nouvelle étape de la guerre asymétrique. L’asymétrie repose sur la
capacité des Palestiniens « à l’intérieur d’Israël » (sic) de résister en employant
des moyens non-létaux, l’intifada, et en contraignant les Israéliens à répondre
avec des moyens disproportionnés (David devenu Goliath...). Les forces
israéliennes se sont ajustées à l’asymétrie de l’intifada par un nouvel
équipement (renforcement du blindage des véhicules, hélicoptères Apache,
drones, viseurs à très longue distance, équipement de contrôle de foule...), de
nouvelles forces (notamment unités de snipers éliminant les Palestiniens armés
dans la foule), et de nouvelles tactiques restrictives et défensives visant à
protéger les biens et les personnes. Le général Clark explique la létalité des
récents affrontements, non comme un dérapage ou une stratégie délibérément
offensive de la part des forces israéliennes, mais comme le résultat de l’
escalade entre le camp arabo-palestinien avec ses « légions » d’hommes et d’
enfants prêts à descendre dans la rue, et Israël acculé par la pression
internationale. Clark envisage le conflit israélo-palestinien comme un conflit
protracté sans réponse décisive possible de la part des Israéliens voués au
contrôle des foules : « It will be an effort to prevent the assembling of
large, volatile crowds, minimize provocative incidents and gain the
intelligence required by sniper teams and élite special forces ».
L’asymétrie comme limite de l’attaque stratégique décisive
Il paraît ironique, voire paradoxal, que ces encouragements et conseils aux
forces israéliennes soient à l’opposé de ce que les forces américaines ont été
capables de faire du Vietnam au Kosovo.
La gestion de l’asymétrie par les Américains, c’est l’emploi de moyens
disproportionnés. Au Kosovo, alors que le chef des opérations aériennes le
général Michael Short avait réclamé le recours à la force paralysante dès les
premières heures de l’opération Allied Force2, le général Clark avait demandé
des moyens si importants qu’au Pentagone on s’était interrogé sur l’état
de ses capacités de jugement3 !
Pourtant face à une armée yougoslave qui a employé l’asymétrie sous toutes
ses formes (nettoyage ethnique, bouclier civil, camouflage) le constat aurait pu
être aussi évident que face à la foule palestinienne : l’impératif de la
discrimination dans des contextes conflictuels de plus en plus « gris »
(effacement des frontières civil/militaire, zones de non-droit, acteurs stratégiques
non-étatiques, etc.), limite les possibilités de l’attaque stratégique
décisive. L'opération Allied Force a montré que les effets discriminants des
munitions à guidage (PGMs) pouvaient être annulés par les capacités ennemies
de C3D2 (Cover, Concealment, Camouflage, Denial and Deception), et
que la dominance informationnelle (information dominance) comme
stratégie anti-asymétrique (anti-access denial et anti-C3D2) était illusoire sans
le « contact » au sol.
On ne peut certes pas reprocher aux Américains leur manque d’expérience
« néo-coloniale » du contrôle des foules, ni même leur réticence vis-à-vis
de l’option boots on the ground : le sniper israélien et le gendarme français
demeureront sans doute un « fantasme » inassouvi de l’expérience
expéditionnaire post-moderne des Etats-Unis. Mais au-delà de la praxis
expéditionnaire, l’asymétrie prend des proportions paradigmatiques au sein de
la doctrine américaine qui peuvent inquiéter. Dans un contexte de
réorientation stratégique essentiellement capacitaire et de leadership de plus en
plus unilatéral, l’adoption du projet NMD (National Missile Defense) comme
option majeure de sortie de la guerre froide, en dépit de l’opposition des
Alliés, de la Russie et de la Chine, annonce un retour au benign neglect.
Inquiétude exprimée par Chris Patten, commissaire européen aux relations
extérieures : « Le danger ne réside pas dans l’isolationnisme américain mais
dans un unilatéralisme qui révèle parfois un manque d’intérêt réel pour
le reste du monde (...). Les Etats-Unis, par leur confiance sans limite en la
technologie, leur statut de super puissance mondiale et leur situation
géographique, peuvent envisager des solutions techniques - par exemple la
mise en place d’un système de défense nationale antimissile - afin de répondre
aux menaces auxquelles ils sont confrontés»4.
Un retour au benign neglect
Loin de constituer une « anomalie » stratégique qui résulterait du lobbying
industriel ou de la monopolisation du débat au Congrès par une minorité
agissante de républicains de la droite sudiste, NMD s’inscrit dans un contexte
globalisé et post-bipolaire où la dialectique stratégique avec l’adversaire
potentiel (l’action réciproque) et avec l’environnement (le shaping) vise à
éliminer la vulnérabilité face à l’asymétrie, ou encore empêcher toute
stratégie du faible au fort. La NMD permet à terme de mettre fin au MAD
(Mutual Assured Destruction), au ciblage et à l’état d’alerte maximum, et
vise à la reconquête de l’autonomie stratégique absolue symbolisée par la
possibilité du first use. Cette reconquête de l’autonomie absolue s’illustre
également par la sortie du régime de l’arms control et la création d’un gap dans la
nouvelle course aux armements, seuls les Etats-Unis étant en mesure d’
expérimenter un système à la hauteur de 60 milliards de dollars sur quinze ans.
NMD ne désigne ni ennemi a priori, ni menace, c’est par excellence une option
capacitaire, tous azimuts, défensive et offensive, voire préemptive et
neutralisante. NMD symbolise la surpuissance militaire américaine,
techniquement inégalable tant les Etats-Unis ont pris de l’avance,
notamment en monopolisant le shaping (production) de nouveaux espaces
stratégiques (cyberespace, militarisation de l’espace). Mais cette superpuissance
demeure limitée dans ses effets dissuasifs et pacificateurs, tant elle est
« dépolitisée » et mise sur la fuite en avant capacitaire. Elle souffre d’un
déficit stratégique, à savoir de l’impasse dissuasive dans le continuum de la
maîtrise de la violence.
Saïda Bédar
1 - General Wesley K. Clark, « How to fight an Asymmetric War », Time, October 23, 2000.
2 - John A. Tirpak, « The NATO Way of War », Air Force Magazine, Vol. 82, N°12,
December 1999.
www.afa.org/magazine/watch/1299watch.html
3 - « Clark’s Firepower Requests for Kosovo Prompt Anxiety Among Chiefs », Inside the
Pentagon, Vol. 15, N°15, April 15, 1999.
4 Allocution de Chris Patten à l’IFRI, Paris, le 15 juin 2000,
http://europa.eu.int/comm/external_relations/news/patten/speech_00_219_fr.htm
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