Le Débat Stratégique Nº53 -- Novembre 2000
Correspondance : Faut-il mettre en place un bouclier antimissiles ?
Par Pierre Pascallon
On s’interroge ces derniers mois, pour savoir si, au-delà de la dissuasion
nucléaire et des armements stratégiques, qui conservent toute leur valeur pour
nous « sanctuariser » face aux menaces incertaines des puissances d’aujourd’
hui et de demain, notre pays ne doit pas se doter d’un « bouclier » antimissiles.
Il nous apporterait - en complément de la dissuasion et des armements nucléaires
stratégiques - une « super sanctuarisation » face aux risques qu’un
certain nombre d’Etats « perturbateurs » sinon « voyous » peuvent faire peser
dans les 5 à 10 prochaines années.
Les Etats-Unis ont affirmé à partir de 1998 - et ceci sera approuvé à une large
majorité par le Congrès en juillet 1999 - leur volonté de déployer un « système
de défense antibalistique » (National Missile Defense : NDM) pour faire face à
la prolifération balistique de ces « Etats perturbateurs ». Le rêve des Américains
- de toujours ou presque puisque cela démarre dès les années 1956-1957 avec
le programme BAMBI (« ballistic missile boost intercept ») - est de conserver leur
« épée » - le nucléaire, tout en se dotant d’un « bouclier », d’une « carapace »,
afin que le territoire américain soit et reste inviolable. Il s’agit - avec le
système antimissiles - de garantir encore davantage l’invulnérabilité du sol de l’
oncle Sam, et d’avoir une supériorité en toute hypothèse, dans toutes les
situations, pour toutes les formes de menaces et de conflits, sans consentir à
aucune impasse.
Le NMD d’aujourd’hui est cependant plus limité que les projets de défense
antimissiles d’hier. On pense à « l’initiative de défense stratégique »
(ISD)1 de Reagan des années 80 qui entendait parer l’attaque des missiles
soviétiques. La NMD n’a pas officiellement vocation à parer une
attaque d’une puissance nucléaire majeure, reconnue, scénario qui entre
dans le cadre du schéma classique de la dissuasion. Il s’agit d’intercepter - les
essais ont commencé en ce sens en octobre 1999, avec plus ou moins de
succès - les missiles balistiques intercontinentaux (nucléaires,
biologiques, voire chimiques) dont se dotent les « puissances émergeantes ».
On ne peut examiner ici à fond toutes les implications de ce projet américain
qui, suspendu à ce jour, vise pour les Etats-Unis, la suprématie dans la défense
plutôt que l’égalité dans la dissuasion, ni traiter toutes les conséquences de la
NMD sur les relations américano-russes, l’Alliance Atlantique et les pays
européens, les équilibres régionaux (en Asie, au Moyen-Orient...), le
désarmement et la non prolifération.
Qu'en était-il pour la France ?
Le NMD et la France
- Un « bouclier » antimissiles est sans doute techniquement à terme dans
les capacités de la France. Il reste que compte tenu de tous les efforts financiers
que notre pays a à assumer sur les prochaines années pour moderniser ses
équipements militaires, nucléaires et conventionnels, un tel projet ne paraît
pas financièrement - seul - à notre portée. Il demeure même difficile à
envisager financièrement, fut-ce au niveau européen. Bien que la vieille
Europe s’efforce de se doter d’une véritable défense, plus autonome, il
semble que si les pays du vieux Continent voulaient un jour un bouclier
antimissiles, ils ne pourraient que s’arrimer au projet des Etats-Unis dans un
cadre « otanien ».
- Financièrement difficile à mettre en place, il apparaît heureusement qu’un tel
« bouclier » n’est pas indispensable pour la France. La dissuasion française
apparaît suffisante à elle seule pour assurer la « sanctuarisation » - voire la
« super-sanctuarisation » de notre territoire. Sauf à considérer en effet les
Etats-Unis comme adversaire et un bouclier américain comme menaçant
effectivement l’efficacité de notre dissuasion, c’est-à-dire la capacité de
pénétration de nos missiles balistiques stratégiques, nos forces nucléaires sont
en mesure de « dissuader » quiconque voudrait porter atteinte à nos intérêts
vitaux, par quelque moyen que ce soit, qu’il s’agisse de nations « reconnues »
ou d’Etats moins « policés », aux pratiques plus « vulgaires ». Se doter d’
armes antimissiles dédiées à la protection du territoire contre les frappes
balistiques signifierait que l’on envisage que la dissuasion pourrait être
inopérante.
- Pourtant, si un bouclier antimissiles n’est pas nécessaire pour apporter la
garantie ultime de protection de notre territoire - la dissuasion y pourvoit -, il
est cependant souhaitable que notre pays s’implique dans le cadre de la
prochaine loi de programmation militaire 2003-2008 dans la mise en place d’une
défense antimissiles de théâtre, pour protéger nos forces d’intervention sur le
terrain ; pour protéger un corps de bataille « terrestre » ou une « tank force
» navale, contre les missiles balistiques ennemis. On parle aux Etats-Unis de
? theater missile defense » (TMD) par analogie à « national missile défense »
(NMD).
- Le Livre Blanc de 1994 reconnaissait l’intérêt de protéger nos
troupes déployées sur les théâtres extérieurs et susceptibles d’être
menacées par des missiles à courte portée. Notre pays - avec l’Allemagne,
l’Italie, aux côtés des Etats-Unis - s’intéressa (avant de s’en retirer) au
programme MEADS (« Medium extented Air Défense system ») destiné à assurer
une défense aérienne élargie à moyenne portée à partir d’un système
transportable et déployable avec les troupes projetées. Il semble
indispensable d’accentuer l'effort dans le développement de capacités antimissiles
de théâtre. Dans la prochaine loi de programmation militaire, pourrait figurer
le développement des capacités anti-balistiques sur le missile ASTER
dans le cadre du programme « FSAF »2 et tout particulièrement du « système
sol-air moyenne portée terrestre » (SAMP/T)3 dont les premières
livraisons devraient intervenir durant la période couverte par cette programmation.
Pierre Pascallon
Parlementaire,
Spécialiste des problèmes de défense
1 - Le Président Clinton a, au final, préféré
laisser à son successeur le soin de déployer ou
non ce bouclier.
2 - Programme franco italien FSAL (« famille
sol air futur »).
J. Dupont : « l’ASTER sera antibalistique dès
2005 ». Air et Cosmos, 23 juin 2000.
3 - SAMP/T qui devient semble-t-il le
SAAM.AD (« surface to air antimissile ») cf.
RAIDS - Août 2000.
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