Le Débat Stratégique Nº53 -- Novembre 2000
L’Allemagne, l’euro et l’Europe
Par Marc Mangenot
Pendant toute la phase de préparation de la monnaie unique, la RFA avait
imposé ses priorités. La monnaie européenne devait donner des garanties
de stabilité. Les banques centrales et la banque centrale européenne devaient
être statutairement indépendantes des gouvernements. Le siège de la Banque
Centrale Européenne devait être à Francfort. Ne pouvant obtenir aussi la
première présidence, face à la candidature du français Trichet, l’Allemagne imposa
le hollandais Duisemberg. Le nom de la monnaie ne pouvait être l’Ecu mais,
pour être acceptable par les germanophones l’euro. On se gaussait
outre-Rhin du « Club Med », constitué des pays latins qui ne pourraient jamais
atteindre les critères de sérieux de Maastricht.
Et puis l’euro baisse, chaque mois un peu plus, sans que les responsables
monétaires et politiques européens ne s’émeuvent réellement.
Comment dévaluer le mark
Stable, symbole du sérieux de l’Allemagne d’après 45, plus respecté
encore que les institutions politiques, le mark, avec toutes ses qualités, était en
fait devenu trop cher et pénalisait l’économie allemande et ses exportations.
Les mêmes raisons qui le faisaient respecter par l’opinion interdisait sa
dévaluation. Mais, si toute dévaluation du dm était impensable eu égard à l’
idéologie héritée de son histoire, la baisse de l’euro arrange une partie
importante du patronat allemand. Les allemands largement dépendants des EU
politiquement et militairement s’émancipent un peu plus en quelque sorte
d’une tutelle jusqu’alors indispensable.
Tout se passa alors comme si, dans un premier temps, on remplaçait le mark fort
par l’euro fort ; et dans un deuxième temps l’euro fort par un euro faible. A la
satisfaction à peine discrète des industriels, des exportateurs et, au fond,
des hommes politiques, jusqu'au budget de la politique agricole commune, dopé
par les exportations. Les déclarations de ministres français se réjouissant
quasiment de la faiblesse de l’euro relève de la même attitude.
Qui a peur de l'euro faible ?
Dès lors, les soucis changèrent de camp, ou du moins s’élargirent.
Paradoxalement, c’est moins chez les dirigeants politiques de la zone euro que
dans la presse financière anglo-saxonne que l’on trouve les protestations les
plus fortes. D’abord vers les milieux industriels et financiers britanniques :
ils n’ironisent plus que faiblement sur cette monnaie faible qui pénalise leurs
propres exportations, favorise les délocalisations en direction de la zone
euro afin d’échapper au coût du change. Ensuite aux Etats-Unis, où on passe du
scepticisme assuré à la préoccupation : non seulement l’euro finit par exister,
mais sa baisse assure des avantages commerciaux et ne pénalise que
modérement les investissements de la zone euro aux Etats-Unis mêmes. Ils
expliquent en partie la sortie des capitaux et par ailleurs, les investisseurs
ne raisonnent pas dans la même temporalité que les financiers : les
bénéfices de ces investissements peuvent attendre quelques années.
Bien sûr, il y a bien l’arme du pétrole, dont le prix monte avec la baisse de l’
euro. Seule importation massive de la zone euro payable en dollar, ce fut d’
ailleurs le seul moment où les opinions de la zone euro s’insurgèrent. Mais la
fiscalité sur le pétrole est si élevée que les gouvernements tripotèrent les taxes et
le prix du litre à la pompe fut ramené à un niveau susceptible de désamorcer les
frondes. On verrait plus tard pour les préoccupations écologiques.
Mais « l’arme du pétrole » n’est pas simple à utiliser et le prix monta aussi
aux Etats-Unis. A 30 dollars le baril, tout va bien ; quand on dépasse les 35 et
plus encore qu’on frôle les 40, les dégats commencent aux Etats-Unis même. Le
gouvernement américain du puiser dans ses réserves stratégiques, ce qui n’est
pas bon. Puis, les évènements du Proche-Orient ne favorisent pas les
perspectives, et la tactique de Sharon, seul bénéficiaire clair à l’heure actuelle
des affrontements, puisqu’il se rapproche du pouvoir, risque de coûter cher à
beaucoup. Et voilà que la Commission européenne publie un document
annonçant qu’il faudra diversifier les approvisionnements en direction du gaz
russe !
Conclusions provisoires
1° L’Allemagne a abandonné son vertueux « Sonderweg » monétaire. Elle
utilise prudemment l’outil du taux de change, mais dans un cadre multilatéral
qui l’arrime à l’Europe. Comme dans le domaine militaire, elle est de plus en
plus un acteur « normal » des relations internationales.
2° L’euro, même faible devient qu’on le veuille ou non, et
comme l’Eurocorps, un outil de puissance.
3° Les instances politiques, inexistantes aujourd'hui, apparaîtront,
qui utiliseront ces outils.
Marc Mangenot
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