Le Débat Stratégique Nº53 -- Novembre 2000
Etats-Unis, Israël : les armes de l'influence
Par Jean-Paul Hébert
Dans le théâtre d’ombre des négociations-dicussions-rencontres
quant à la situation en Palestine, les Etats-Unis jouent une partie ambiguë, se
présentant d’un côté comme un négociateur cherchant un compromis,
voire un médiateur, d’autre part attachés à une alliance stratégique avec l’une des
deux parties. S’ils n’ont jamais utilisé leur capacité d’influence pour faire
aboutir réellement un accord qui crée les conditions de la paix leur capacité a une
réalité matérielle, spécialement fondée sur l’importance des apports américains
en ce qui concerne la défense israélienne, son industrie d’armement et ses
programmes, comme le montrent un certain nombre d’évènements récents.
En mars 2000, Israël a déployé sa première batterie Arrow de missiles
antimissiles balistiques. Lancé en 1988, ce programme devrait coûter d’ici 2010
environ 2.2 milliards de dollars dont le financement est assuré à 75% par les
Etats-Unis. De plus les développements à venir nécessitent pour l’industrie
israélienne de trouver des partenaires américains (Boeing, Lockheed Martin ou
Raytheon) pour commercialiser l’Arrow et en réduire le coût1. En juin, Boeing a
signé un contrat pour livrer à Israël pour 8,2 milliards de dollars de systèmes de
guidage pour les munitions (J-DAM) des avions F-16 israéliens2. Israël a d’autres
projets d’acquisitions, encore plus ambitieux, auprès des fournisseurs
américains. Il compte acquérir 50 avions F-22 d’ici 2007, dans un programme
décennal d’équipement de 30 milliards de dollars qui comprend aussi trois
nouveaux types de missiles à longue portée et deux sortes de drones
antimissiles3. Ces fournitures bénéficient d’une aide substantielle des
Etats-Unis : Israël a reçu en 1999 pour 1,92 milliards de dollars d’aide militaire
américaine et 840 millions de dollars d’aide économique (servant principalement
au remboursement de la dette militaire4) et, en début d’année 2000, l'éventualité
de décision Israélienne de retrait du Golan s’était accompagnée de
discussions avec les Etats-Unis pour un ensemble de 17 milliards de dollars d’
aide militaire5.
Cette place centrale des Etats-Unis dans la capacité militaire d’Israël leur
donne les moyens d’orienter certains choix stratégiques israéliens : on avait
rappelé6 que, dans le contexte de course aux marchés d’aéronautique et de défense
entre les Etats-Unis et les pays européens, la compagnie publique
israélienne El Al avait dû en 1999, sous la pression ouverte de Madeleine
Albright, renoncer à acquérir trois Airbus pour se rabattre sur des Boeing.
L’enjeu était pourtant mineur quant aux courants d’échanges aéronautiques, mais
clairement investi par les Etats-Unis d’une forte valeur symbolique. C'est dire la
capacité d’influence des Etats-Unis quant il s’agit de matériels stratégiques.
Pressions industrielles, contrats stratégiques
L’éventualité d’une vente du système antimissile Arrow à la Turquie (de
préférence au système américain Patriot7)
est soumise au droit de regard dont dispose Washington sur les ventes de ce
matériel qui n’a pour le moment donné qu’un accord de principe pour des
transferts à destination de la Grande-Bretagne ou du Japon8. Des
problèmes du même ordre se posent avec la coopération entre la société
israélienne Rafael et le groupe américain Lockheed Martin sur le missile Python
4. Cette coopération n’est pas facile à éluder pour la partie israélienne puisqu’
elle sert de compensation pour une partie de l’aide militaire américaine, mais ce
programme est à la base des travaux israéliens pour développer une famille d’
engins à moyenne portée qui pourrait être réalisée conjointement avec l’
Afrique du sud et éviterait à Israël d’acheter des missiles Amraam. Et surtout,
ce programme pourrait permettre de développer une famille d’intercepteurs
de missiles balistiques, indépendant des fournitures américaines, autonomie
éventuelle qui n’est pas vue d’un bon oeil outre-atlantique9 et qui divise la
classe dirigeante israélienne.
En 2000, les pressions américaines ont été dirimantes sur un contrat majeur.
Israël avait signé avec la Chine un contrat pour la fourniture de quatre
avions radars (des Illiouchyne 76 équipés par IAI de moyens de
surveillance électronique modernes).
Pour ce contrat de 2 milliards de dollars, vital pour l’industrie aéronautique israélienne, la
Chine avait déjà versé un acompte de 250 millions. ll s’est heurté à une
opposition tenace des Etats-Unis, William Cohen déclarant en avril aux
dirigeants israéliens : « Les Etats-Unis n’entendent pas appuyer la vente à la
Chine d’une telle technologie parce qu’elle menace la stabilité de la région et
entretient la course aux armements entre Taïwan et Pékin10». Opposition
renforcée par la menace du responsable de la sous-commission des opérations d’
aide internationale au congrès, Sony Callahan, de soustraire le montant du
contrat de l’aide américaine. Dans un premier temps, les dirigeants israéliens
ont tenté de passer outre et le ministre des affaires étrangères, David Lévy, avait
déclaré : « Nos amis américains doivent comprendre que nous avons nos
intérêts à défendre11». Malgré l’importance de l’enjeu pour IAI, en
juillet, Ehoud Barak écrivait aux autorités chinoises qu’il ne pouvait
honorer sa signature « à cause des efforts menés conjointement avec les
Etats-Unis pour parvenir à un accord historique qui préserve ses intérêts
vitaux12 ».
Ce que les Etats-Unis peuvent faire pour des contrats d’armements privés,
jugés par eux essentiels, ils pourraient le faire pour un processus de paix, incluant
le droit des Palestiniens à leur Etat. Encore faudrait-il pour cela qu’ils
jugent qu’une telle politique est essentielle. Ce qui n’est manifestement
pas le cas.
Jean-Paul Hébert
1 - Air & Cosmos 24 mars 2000
2 - Les échos, 5 juin 2000
3 - Air & Cosmos 21 avril 2000
4 - Air & Cosmos 21 avril 2000
5 - Center for defense information, Volume 4, Issue #6, 10 février 2000 [www.cdi.org]
6 - voir « La stratégie oblique de l’industrie américaine d’armement » le Débat Stratégique, N°51 août 2000
7 - TTU 6 avril 2000
8 - Air & Cosmos 24 mars 2000
9 - Air & Cosmos 7 avril 2000
10 - Le Monde 5 avril 2000
11 - La tribune, 14 avril 2000
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