Le Débat Stratégique Nº53 -- Novembre 2000
La politique continentale de l’Union
Par Léon Mychkrine
La visite de M. Poutine en France, laquelle préside l’Union européenne, a
donné lieu à la signature de deux accords de coopération entre la Russie et l’
Union, l’un sur l’énergie, l’autre sur la sécurité.
Il n’est pas possible de passer sous silence la Tchétchénie. Si l’on ne se fixe
pas sur les « contraintes » présidentielles du discours de Poutine,
les responsables russes admettent qu’ils sont dans une impasse. Ils cherchent
comment associer la « communauté internationale », et en premier lieu les
Européens, au déblocage de la situation. Mais l’envie de s’impliquer, au delà d’
une condamnation morale, au demeurant justifiée, n’est pas au rendez-vous. A
côté de la question tchétchène, on doit donc reposer la question géopolitique
séculaire : faut-il, et comment, articuler l’ouest du continent européen à la Russie
? Pour la France, malgré des relations culturelles et amicales fréquentes et
approfondies, le paradigme vis à vis de la Russie a presque toujours été : établir
des relations avec la Russie (et plus généralement l’Europe centrale et
orientale) pour créer une contre-force, et éventuellement un front, face à la
puissance germanique, laquelle a connu et connaît une influence culturelle au
moins aussi importante, et économiquement supérieure en Russie,
surtout dans les périodes « pacifiées ». La fin du risque militaire germanique
provoque une difficulté chronique de la France à définir une politique à l’est, que
ce soit avec les anciens Etats du bloc soviétique ou vis à vis de la Russie elle
même. D’où, loin de s’efforcer d’accompagner l’Allemagne, les fréquentes
références à la traditionnelle défiance vis à vis de « l’Ostpolitik » allemande.
Comme si l’incapacité française à construire une relation
Paris-Berlin-Moscou justifiait à elle seule la condamnation de la politique
allemande à l’est.
L’enjeu énergétique
Appliquée à la question énergétique, cette attitude réactive consiste à se défier
de l’accord conclu entre l’Union et le gouvernement russe notamment pour
construire un gazoduc. Dans Le Monde1, une russologue, F. Thom, dénonce la
décision technocratique de Bruxelles, l’opacité et la corruption des compagnies
russes, et surtout les capacités de pression sur l’Europe que recèle un tel
réseau : « La Russie a exigé que le tracé du futur gazoduc contourne l’Ukraine,
la Pologne se refusant à une manoeuvre condamnant à terme l’indépendance
ukrainienne... et que l’Union européenne renonce à participer au
projet de construction du gazoduc Bakou-Ceyhan qui permettrait d’
exporter les hydro-carbures de la Caspienne en contournant la Russie ».
Certes, l’Ukraine n’a malheureusement que du charbon, dans sa partie
orientale ; sa dépendance énergétique ne peut donc que s’accroître ; mais il ne
s’agit pas d’ériger en politique sa capacité actuelle à se servir au passage
sur l’oléoduc existant ! La Pologne manifeste des réticences au projet de l’
Union d’un gazoduc qui passerait sur son territoire. Saura-t-elle passer d’une
géopolitique traditionnellement tournée vers l’Ukraine, à une stratégie
européenne commune et les « droits de transit » liés au passage sur son
territoire aplaniront-ils ses réserves ?
Quant au tracé sud, à travers la Turquie, de l’oléoduc de la Caspienne,
il est surtout soutenu par le Département d’Etat américain, contre l’
avis des compagnies pétrolières. Outre que le Kurdistan n’est pas une zone de
stabilité modèle, l’Union devrait-elle, en finançant ce tracé soutenir la
géopolitique américaine dans la zone, au détriment du tracé nord, par la Russie
? Certes, ce tracé russe est obéré, moralement et matériellement par les
affrontements du Caucase. Pourtant ce n’est pas à cause de la barbarie en
Tchétchénie qu’il faudrait condamner sa réalisation, mais parce que cette
réalisation peut être un des éléments du règlement politique du conflit qu’il
faut cesser ces crimes. Car finalement ils profitent aussi à ceux qui ne veulent pas
du tracé russe...
Un enjeu global
Ces réseaux énergétiques ont une signification géopolitique globale, y
compris sécuritaire. Compte tenu des besoins prévisibles de l’Union
(exposés dans la « Proposition de la Commission pour garantir l’
indépendance énergétique de l’UE2 »,
acceptée par les gouvernements au Sommet de Biarritz), et l’évolution des
réserves, il y a deux stratégies, moins opposées que complémentaires, pour l’
Europe. L’une orientée vers l’OPEP et le Golfe, et dont la sécurité est dominée
par les Etats-Unis. L'autre de diversification des sources d’
approvisionnements en gaz et pétrole depuis la Russie, les pays de la
Caspienne, la Lybie et l’Irak. La première est une stratégie
? euro-atlantique » ; la seconde est continentale ou mieux euro-asiatique.
Les partisans de la ligne atlantiste préfèrent-ils une diversification
strictement orientée vers la Libye et l’Irak ?
On peut préférer la première, qui remet l’Europe à la protection américaine. On
dénoncer alors les ouvertures de coopération de sécurité avec la Russie,
accusées de transformer une politique européenne plus équilibrée en un
prétendu suivisme de la politique étrangère allemande. Les réserves
exprimées par le Chancelier Schröder vis à vis de la NMD, et « avoir réagit
favorablement quand Poutine proposa en juin que la Russie déployat un
système de défense anti-missile de l’Atlantique à l’Oural en coopération
avec l’OTAN et l’UE » sont présentées comme un nouveau pacte
germano-soviétique. L’Allemagne pousse effectivement à la coopération avec la
Russie, préférant transformer ses énormes créances sur la Russie en investissements
plutôt que réclamer un siècle plus tard le remboursement des emprunts russes de ses
grands parents. Mais on voit mal pourquoi ces orientations, acceptées par
tous les Européens, y compris l’atlantiste Tony Blair, contrariraient les intérêts
français.
L’Union a donc signé une déclaration conjointe sur « le renforcement du
dialogue et de la coopération sur les questions politiques et de sécurité en
Europe », donnant une double orientation à la « stratégie commune » vis
à vis de la Russie décidée il y a un an. Il s’agit, à côté des consultations et du
désarmement : « de promouvoir la coopération dans la gestion
opérationnelle des crises... de permettre la contribution des partenaires
potentiels aux opérations... d’examiner les modalités de la contribution de la
Russie aux opérations de gestion de crises de l'UE 3 ». De même qu’il existe
dans l’Alliance un « Conseil conjoint OTAN-Russie », se mettent ainsi en place
les instruments d’une stratégie pan-européenne de sécurité sur ce
continent. Les alarmes des atlantistes intransigeants, face à cette stratégie, sont
souvent partagées par d’ex-sympathisants de l’Union soviétique qui ne semblent
pouvoir sortir de la critique du totalitarisme que par un libéralisme
agressif. L’enjeu des relations avec la Russie est pourtant la construction d’un
meilleur équilibre dans les relations entre l’UE, son allié les Etats-Unis et cette
autre puissance européenne qu’est la Fédération de Russie.
La stratégie européenne de coopération avec la Russie est conforme aux intérêts de
la France et lui permet d’utiliser dans ce cadre ses relations particulières avec la
Russie.
Léon Mychkrine
1 - Le Monde du 1/11/2000.
2 - Documents « Europe » n° 2212-2213.
3 - Nouvelles Atlantiques 1/11/2000.
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