Le Débat Stratégique Nº54 -- Janvier 2001
Correspondance : Commentaires sur un document de doctrine
Par Thierry ALLEMAND
Amateur éclairé des questions de défense et initiateur-participant de cénacles « ad-hoc », je me félicitais de l’ouverture du débat sur les questions de Défense quand cela prenait la forme de publications, notamment via des sites officiels. La lecture « De la Grande Guerre à la Chute du Mur de Berlin, Ruptures et Adaptations de la Doctrine Militaire Française », manuel du « Cours Supérieur d’Etat-Major » du Commandement de la Doctrine et de l’Enseignement Militaire Supérieur de l’Armée de Terre, me laisse pourtant perplexe.
Un historique contestable
Le projet de l’auteur est de retracer les évolutions de la doctrine d’emploi des force terrestres de 1914 à 1990. On y trouve des idées étranges, des demi-vérités, des « omissions » et des trous-béants. Exemples :
L’Artillerie y est promue au rôle permanent « d’ultima ratio », nos malheurs, en 14 comme en 40, résultants d’un non respect de son « bon emploi » pourtant préalablement planifié…
La disparition du rôle du « moteur » comme point de rencontre des notions de maîtrise de temps et d’espaces. Le débat sur la constitution du Corps de Bataille, la « Force » mécanique et la Professionnalisation, et son refus par la hiérarchie n’apparaît pas … « Vers l’Armée de Métier » n’est pas même cité.
En revanche, on trouvera les sempiternelles charges contre les « réservistes » ou « le débraillé de certaines unités de rappelés » (page 60).
Les notions de dissymétrie sont oubliées au profit d’une vision linéaire, « Front Continu », alors qu’il existe un fossé entre le « front » et les quantités de forces mise à le soutenir… Les échecs militaires deviennent un « Pas de bol » des guerres coloniales : le terrain en Indochine et l’avance de la pensée du commandement en Algérie…
Cette présentation linéaire omet de présenter quelques perspectives qui auraient nourri la réflexion :
- Le débat sur l’autonomie dans l’emploi des forces au cours de la guerre du Rif, et la réaction qui en résultat…
- Le rôle des guerres coloniales comme creuset d’une armée brisée en au moins quatre parties (Armée d’Armistice, d’Afrique, FFL et Force de l’intérieur FFI-FTP )
- Le débat sur l’opposition entre modèle de guerre coloniale ainsi l’Algérie ou « Brigade javelot » c’est-à-dire l’Otan et ses alliances et un modèle économique et social autorisant le développement de la force nucléaire…
L’auto-satisfaction est telle qu’on peut lire :
« La campagne de 1940 a masqué la réalité et la véracité de la doctrine française. Si la ligne Maginot était si irrationnelle pourquoi les Allemands construisent-ils la ligne Siegfried, le mur de l’Atlantique, le mur de la Méditerranée ? Si la doctrine défensive fondée sur une série de lignes successives, s’appuyant sur la supériorité de l’Artillerie était archaïque face aux Panzers, pourquoi les Russes l’ont-ils appliquée à Koursk ? Enfin, si l’attrition de l’ennemi par les vecteurs du feu, la planification sans faille des moyens, et la recherche des pertes minimales étaient absurdes pourquoi les Américains l’appliquèrent-ils avec tant de succès grâce à leurs moyens technologiques dans les sables du désert du Koweit ? »
Devant tant de qualités le lecteur s’étonne : Quelle étrange défaite ! « La défaite de 40 est due à la non application de la doctrine française par un général en chef qui n’avait su résister à la pression des diplomates » (page 44).
Qu’un officier soit un peu plus nationaliste que la moyenne c’est admissible, mais que dans son rôle d’enseignant, il caricature les faits c’est plus gênant.
La politique a horreur du vide
Le coté positif d'un tel fascicule est que l’on peut lire « en creux » ou entre les lignes… Il existe un réel besoin pour l’institution militaire de reconstituer son savoir opérationnel, de le repenser et de produire les outils d’analyses et d’actions afin de répondre aux missions qui lui sont confiées par les instances politiques. Le retour et la multiplication d’opérations classiques, dans le cadre d’alliances, sur de multiples théâtres d’opérations depuis une dizaine d’années, ne peut que faire surgir ce type de demande.
Mais les politiques doivent donner les bases et encadrer la réflexion… Or le manque d’objectifs militaires cohérents avec la politique globale du pays facilite les dérives. D’ailleurs, le texte s’arrête opportunément à la chute du mur, ce qui évite d’aborder la question des interventions militaires sur le continent (Balkans), les évolutions institutionnelles en direction de l’OTAN et surtout les conséquences de la constitution de forces devant permettre celle d’une Europe de la Défense.
Une année passée à l’IHEDN fait que ce texte ne m'étonne qu’à moitié ; j’ai pu constater la faiblesse des présentations sur ces questions de doctrines, voire leur absence totale au profit d’approches événementielles et linéaires. Les chefs militaires m’ont plus souvent donné l’impression de « Directeurs des Ressources Humaines » à la recherche d’effectifs et de « financiers » poussant la « Bosse du budget de la défense »… Dès lors, que ne soient mobilisés ni méthodes d’analyse, ni textes des « anciens » (Beaufre, Poirier…) paraît plus étonnant. Ce travail aurait pu porter sur le « Style Français », prendre en compte les racines de la « Furia Francesce » et établir en quoi le stratégico-politique était la source d’errements et de succès.
Dans la phase actuelle de « refondation », il est louable que des informations apparaissent, mais elles n’en nécessitent que d’autant plus de fond. Elles nécessitent surtout l’attention des politiques, comme de la « société civile » pour que certains travers de la société militaire ne réapparaissent pas à la faveur des transformations en cours.
Thierry ALLEMAND
Chef de Bataillon de réserve
Auditeur de la 50è session nationale de l’IHEDN.
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