Le Débat Stratégique Nº54 -- Janvier 2001
L'Egypte face à l'Intifada
Par Elie KHEIR
Depuis la visite à la Mosquée d’El-Aqsa (28 septembre 2000) d’Ariel Sharon, l’Egypte est au centre de la tourmente déclenchée au Proche-Orient.
Dès octobre, le Caire tenta de conclure un cessez-le-feu entre Israël et l’Autorité Palestinienne (AP). Le refus d’Ehud Barak de se rendre en Egypte fit échouer cette tentative. Puis, en coordination avec les Etats-Unis et l’AP, le Caire réussit à tenir le sommet de Sharm-El-Sheikh (18 octobre) avec Clinton, Barak, Arafat et pour la première fois, dans un sommet traitant du conflit israélo-arabe, de Javier Solana (M. PESC) et du secrétaire général de l’ONU, présence que Washington et Tel-Aviv ont toujours refusée. Le sommet de Sharm-El-Sheikh représente probablement le début de la fin du monopole exercé par les Etats-Unis sur le processus de paix et l’émergence d’un cadre multilatéral pour une éventuelle reprise des négociations israélo-palestiniennes et israélo-arabes.
Le sommet arabe du 22 octobre qui suivit, grâce au rôle de la diplomatie égyptienne, maintint ses résolutions finales dans le cadre du communiqué de Sharm-El-Sheikh (18 octobre), affirmant le « choix stratégique des Etats arabes pour la paix1 » invitant, sans contrainte, les pays arabes « à geler leurs contacts dans le cadre multilatéral avec Israël ». Aucune suggestion de rompre les relations diplomatiques entre les trois pays arabes ayant des relations avec Israël2. La surenchère verbale de la séance d’ouverture cherchait à résorber « la colère de la rue » dans l’ensemble de la région. Le décalage entre ces discours publiés et les résolutions du sommet exprime une crise de légitimité profonde de ces régimes.
Un Etat-pivot
Au lendemain de l’échec du sommet de Camp David II (15-25 juillet 2000), B. Clinton avait rendu directement Y. Arafat responsable de cet échec. Le refus égyptien d’exercer la pression nécessaire sur ce dernier pour accepter les « offres créatrices d’Ehud Barak », selon l’administration américaine, avait déclenché une mini crise entre le Caire et Washington.
Peut-être les américains ont-ils fini par constater que Y. Arafat ne peut décider seul ou avec la couverture égypto-saoudienne, de la question de la souveraineté sur la vieille ville de Jérusalem. Pourtant, le parrainage de l’Egypte à tout accord palestino-israélien est un sine qua non. L’Egypte, pays arabe le plus puissant, a les moyens d'une stratégie régionale et ipso facto des intérêts nationaux dans l’espace géostratégique arabe et proche-oriental.
La Palestine et Israël y occupent la priorité pour plusieurs raisons :
- La Palestine, frontière nord de l’Egypte, a toujours été sa première ligne de défense3. La création de l’Etat d’Israël, en 1948, a fait de cette frontière le symbole de conflits multiples entre l’Egypte et Israël d’une part, mais aussi avec les autres acteurs (régionaux et internationaux) du conflit israélo-arabe. L’inclusion, en annexe du traité de paix égypto-israélien de mars 1979 d’un plan détaillé d’autonomie palestinienne est l’expression, pour l’Egypte, de l’importance majeure de cette frontière. La mise en quarantaine du Caire (à cause de ce traité) par la Ligue des Etats arabes n’a rien changé. L’Egypte a continué à maintenir avec l’OLP des relations très étroites parallèlement à l’établissement de ses relations pacifiques avec Israël. Le maintien, depuis 1979, d’une « paix froide » avec l’Etat hébreu répond à la nécessité de cette double relation ainsi qu’à l’attitude de l’opinion publique égyptienne hostile à la normalisation avec Israël.
- Le rôle majeur joué par l’Egypte dans la mobilisation des Etats arabes en faveur de « la coalition internationale » dirigée par les Etats-Unis contre l’Irak (1990-91) et la tenue de la « Conférence de Madrid » sur la paix au Moyen-Orient, a ouvert une nouvelle époque dans l’histoire du conflit. L’Egypte possédait plusieurs atouts :
- Premier pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël (1979). Le Caire est la seule capitale en mesure d’entreprendre des médiations multiples entre les différents acteurs du conflit : entre Israël et l’OLP, entre la Syrie et Israël.
- Le partenariat égypto-américain, développé depuis une vingtaine d’années, a renforcé la position de l’Egypte face aux alliés arabes de l’ex-URSS.
Cependant, la reconquête de sa position au sein du système régional a placé le Caire dans une situation délicate : le triangle égypto-israélo-américain établi depuis la signature du traité de paix égypto-israélien a été soumis à de fortes pressions. D’une part, l’OLP a signé la Déclaration de Principes (Oslo 93) et la Jordanie un traité de Paix avec Tel Aviv faisant perdre, pour les E.U., à l’Egypte une partie de sa valeur stratégique. D’autre part, considérant que le Processus de Paix déclenché à Madrid est irréversible, l’Egypte a déployé des efforts considérables en soutenant les palestiniens dans leurs négociations avec Israël mais aussi en les forçant parfois à faire des concessions. L’Egypte a ainsi soutenu le « rôle syrien » au Liban et la position de Damas dans ses négociations avec Israël4.
Par ailleurs, dans le cadre des commissions multilatérales du PDP, le Caire a bloqué les travaux de la Commission sur le contrôle de l’armement et la Sécurité Régionale en exigeant la soumission de l’arsenal nucléaire israélien au contrôle de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique pour faire du Moyen-Orient « une zone dénécluarisée ».
Vaine patience...
Mais l’attaque israélienne (missiles, hélicoptères, frégates…) contre la bande de Gaza a épuisé « la patience égyptienne ». Le rappel de l’ambassadeur égyptien de Tel Aviv5 fut un message à Israël, à l’UE et surtout aux Etats-Unis. L’Egypte, depuis le début de l’Intifada, a tenté de gérer cette crise avec beaucoup de modération. Cette modération demeure.
Pourtant, Israël détruit l’AP, allié principal du Caire et élément central de l’ensemble du PDP. Les déclarations du Raïs selon lesquelles « la disparition d’Arafat destabiliserait le Moyen-Orient » font écho aux rumeurs selon lesquelles Israël, ou certains éléments au sein des services de sécurité de ce pays, tentent d’éliminer le président de l’AP. La publication d’un livre blanc imputant à ce dernier toutes les responsabilités dans les événements en cours n’a fait que confirmer les doutes6 du Caire.
Face à l’escalade israélienne et à ses effets sur l’opinion publique égyptienne et l’ensemble de la sécurité régionale, l’Egypte « prend une position inévitable7 » pour assurer la survie de son régime.
Elie KHEIR
1 - Texte intégral du communiqué du sommet dans Al-Ahram, 23 octobre 2000, p. 5
2 - Egypte, Jordanie et Mauritanie
3 - Mustapha El-Husseini, « Majallat Addirassat Alfilistinia » n°40
4 - An-nahar (Beyrouth), 5 mai 2000
5 - Al-Ahram (Le Caire) 23 novembre 2000
6 - Haaretz, Tel Aviv, 24 novembre 2000
7 - Financial Times,23 novembre 2000
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