Le Débat Stratégique Nº54 -- Janvier 2001

Le space power, nouvel horizon de la stratégie américaine

Par Jean-Michel VALANTIN




L’actuelle course à l’espace américaine n’est pas seulement le fait de la poursuite des capacités nécessaires au déploiement d’une encore hypothétique « national missile defense » (NMD). Elle traduit l’échelle nouvelle des préoccupations militaires concernant l’espace orbital. Le « space medium » est appelé à devenir le lieu de déploiement du nouveau « space power », qui consiste en la sécurisation militarisée de l’espace orbital, et en l’orbitalisation des capacités américaines de projection de puissance globale.

Celles-ci sont considérées comme nécessaires à l’époque de la globalisation, celle de l’économie, de tous les flux en général, et des menaces qui lui sont potentiellement inhérentes. La NMD n’est qu’un des volets du « space power », une matrice technologique d’idées et de territorialisation de l’espace.

Construire le space power de la NMD

Les enjeux ne concernent pas uniquement une nouvelle conception de la défense territoriale des Etats-Unis contre la prétendue menace de la prolifération de missiles balistiques. Ils représentent la conquête militaire de l’espace orbital par la projection de capacités technologiques nécessaires à la transformation de l’espace en « high ground » de la dominance américaine. Les multiples programmes de recherche et développement qui constituent la NMD sont la matrice de stratégies capacitaires dont le but est la production de matériels militaires spatiaux. Le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeldt, se déclarant en faveur de « space based weapons » dès sa nomination, se montre en faveur d’un « space power » par le biais de la matrice NMD, car les armes spatiales peuvent être employées de manière offensive. Le space power est envisagé comme l’ensemble des moyens, des stratégies et des doctrines permettant la sécurisation de l’espace orbital au profit des E.U. et l’englobement de la sphère terrestre, des espaces aériens, maritimes et continentaux, des espaces et réseaux communicationnels et sociaux par une capacité de projection de force, de menace et de « douleur informatique ». Il s’agit de maîtriser militairement à la fois les Etats considérés comme « rogue », mais aussi tous les types d’activité et de flux inclus dans la sphère de la globalisation.

Les matériels et véhicules spatiaux doivent être capables de remplir quatre types de mission : observation et reconnaissance, production et diffusion d’information en temps réel pour atteindre à la dominance informationnelle d’un théâtre d’opérations, interception, décryptage et brouillage de tout type de signaux spatiaux, projection de force en n’importe quel point du globe. L’espace étant considéré comme médium de la puissance américaine doit être défendu de toute tentative d’ingérence hostile. Le général Ralph Eberhardt, CINC du SPACECOM déclare « Avant même que nous ayons décidé d’installer des sytèmes d’armes spatiaux (« weaponize space »), il faut comprendre la nécessité de nous engager dans le contrôle de l’espace, afin de prévenir tout usage adverse de l’espace et de protéger notre propre usage de l’espace. Si cette protection signifie interdiction, alors nous avons besoin d’y être prêts ! ». Les USA sont prêts à se doter des moyens satellitaires, véhiculaires et d’armement pour mener des opérations spatiales afin de détruire d’éventuelles capacités spatiales militaires non-américaines.

Ces moyens consistent en la conjonction des techniques d’observation, des véhicules extra-atmosphériques, type avion spatial X-37 en cours d’expérimentation, des technologie de ciblage à très haute précision, des lasers embarqués à haute puissance et de guidage de missiles.

Les enjeux stratégiques : du territorial au global

Les enjeux stratégiques du space power sont décisifs. Il s’agit d’établir, d’une part, une nouvelle dimension de la « national security » par la projection des limites du territoire américain dans la création d’une véritable « frontière spatiale » selon des modalités définies en fonction des critères économico-militaires propres à la pensée de la « national security » dans la période la globalisation ; d’autre part, d’atteindre la dominance globale par celle du « space medium », en « sécurisant » l’infrastructure informationnelle par le développement de capacités d’interventions matérielles et logicielles depuis l’espace sur les structures et les flux d’information.

Cette orbitalisation de la sécurité et de la capacité de projection de force correspond à un projet de mise sous tutelle militaire des alliés, des partenaires économiques et des adversaires potentiels, dont celui qui émerge, la Chine. Cette dernière s’est lancée dans la course à l’espace avec toujours plus de succès depuis cinq ans, se présentant comme le « peer competitor » invoqué depuis la RMA. La NIMA (National Imagery and Maping Agency) considère la Chine comme « a growing reconnaissance challenge », ce qui implique une approche offensive des activités militaires chinoises.

Politiques du space power

Le poids croissant du nouveau space power s’inscrit dans la tradition militaire et politique de recherche du contrôle de l’espace pour contrôler le globe. Son versant militaire était le débat sur la lutte anti-missile et les plans de conquête de la lune à la fin des années 50 ; son versant politique, le soutien constant du Congrès par une politique de financement toujours active.

L’actualité de cette tradition s’exprime par la création à l’initiative du sénateur Bob Smith, républicain du New Hampshire, membre du Senate Armed Forces Committee, d’une commission « to push space power », afin de produire des recommandations qui seront « le pavement législatif de la route menant à l’amélioration de la Space Management Organisation et ainsi du space power » de façon à recapitaliser les besoins militaires spatiaux.

Ceux-ci restructurent les débats stratégiques classiques en introduisant la dimension spatiale, dans le renseignement, le contrôle social des zones urbaines d’opérations, celui de la jungle ou de l’espace orbital, et même les questions de sécurité environnementale.

Cette restructuration pose la question des interactions entre le renouvellement de la pensé stratégique, le Congrés, et le nouveau marché des technologies militaro-spatiales. L’essor du space power réoriente la problématique de la « civilianization » en une progressive militarisation des industries de haute technologie, pour les adapter aux besoins du complexe militaro-spatial en pleine montée en puissance grâce à ses supporters au SPACECOM, au Congrès et à la tête du Pentagone.


Jean-Michel VALANTIN




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