Le Débat Stratégique Nº54 -- Janvier 2001

L’échec du processus d’Oslo et le rôle de l’Europe

Par Alain JOXE




L’Europe doit faire le point avec un réalisme renouvelé sur l’impasse dangereuse ou Israël engage la sécurité du Moyen-Orient en mettant un point final aux négociations d’Oslo par l’élection de Sharon. Le plus illusoire serait de considérer seulement les évènements immédiats. Il faut donc revenir sur l’ensemble du processus d’Oslo et comprendre les causes précises de l’échec de la médiation américaine qui aboutit sous nos yeux à l’impasse sharonienne.

Oslo-Taba : une marche à reculons

Depuis l’assassinat de Rabin, qui marque un tournant lugubre, comme on l’a parfaitement vu sur le moment, mais qu’on a voulu ignorer ensuite, tout marche à reculons, même si quelques avancées ont eu lieu. L’armée, la Knesseth, le premier ministre, les religieux, les colons, les partis, avancent à reculons vers la négociation finale sur les véritables enjeux : Jérusalem, le droit des réfugiés au retour, l’évacuation des colonies, la viabilité de l’Etat Palestinien, sa souveraineté sur ses frontières, le respect du droit international.

Un mécanisme — autonome du rapport des forces — régit les évènements diplomatiques de cette négociation totalement inégale. La signature nécessaire des Palestiniens au bas d’un parchemin a une valeur inestimable pour Israël en droit international, précisément, car seul l’accord des Palestiniens peut permettre d’effacer toutes les violations des résolutions de l’ONU et des conventions de Genève, commises par l’état sioniste au dela de ses frontières reconnues. Par conséquent, si les Israëliens étaient animés d’un esprit de paix, ils pourraient valoriser cette fonction d’authentification de leurs titres de présence au delà des limites valables avant la guerre de 1967. Mais, au lieu de tirer une sorte d’élégance de leur situation dominante, les gouvernements israéliens successifs font comme s’ils étaient faibles et menacés. Poussés en outre par la surpuissance américaine, ils essayent d’obtenir la signature des Palestiniens en échange de presque rien, parce qu’ils peuvent impunément les menacer de mort dans les territoires.

Cette manoeuvre est vouée à l’échec car les Palestiniens n’ont aucun intérêt à signer leur arrêt de mort identitaire en renonçant sous menace à toutes les raisons politiques et économiques de leur résistance à l’occupation. Au dernier moment les menaces militaires israéliennes échouent à arracher la signature. L’instabilité chronique des gouvernements israéliens dans le système actuel, fait que les négociateurs israéliens sont soudain pressés par le temps, quand les Paletiniens écrasés par la « guerre asymétrique » n’ont plus rien à perdre, et la négociation échoue comme un spectacle qui ne fait plus recette.

Militarisation de l’espace-temps et apartheid

En sept ans, sans jamais respecter aucune des signatures portant sur l’espace et le temps des évacuations prévues dans les accords intérimaires, qu’ils faisaient mine de signer, les Israéliens n’ont évacué que les villes principales des deux bantoustans de Gaza et de Cisjordanie. Ils n’ont jamais cessé de les encercler au plus près ; ils ont maintenu toutes leurs colonies de peuplement, vastes ensembles immobiliers de banlieue aisée, ou colonies pionnières perchées sur des collines, d’où des milices paramilitaires armées jouent les rambos contre les villages et les quartiers palestiniens, en contre-bas.

L’armée qui dispose en Cisjordanie de tous les pouvoirs sur les statuts fonciers et les sources, sur la terre et l’eau, n’a jamais abandonné la gestion agressive d’un processus d’expropriation, de conquête et d’expulsion, en totale violation des Conventions de Genève. Les colonies sous tous les gouvernements ont été constamment agrandies, et notamment pendant les années du processus d’Oslo et ceci jusqu’aux derniers jours de la négociation de Taba en janvier 2001, modifiant ainsi à chaque moment les enjeux de la négociation.

En gardant sous menace des tirs toutes les sorties et toutes les routes reliant les villes et les villages, le pouvoir militaire extraordinaire permanent que Tsahal exerce sur les Territoires constitue un frein non dit à tout accord. Une sorte de coup d’Etat colonial incontrôlable. La négociation s’est ainsi approchée à reculons de l’ordre du jour final qui n’a été abordé qu’à la veille de l’Intifada non pas dans l’atmosphère apaisée prévue par le processus d’Oslo, mais au contraire dans l’exaspération d’une vie quotidienne humiliante. Le sabotage ultime de la provocation sanglante de M. Sharon, sur l’esplanade des mosquées a provoqué une explosion de l’opinion qui avait sagement attendu la fin des délais prévus à Charm el Cheikh pour manifester son exaspération. La suite était prévue. Le gouvernement Barak obligé de se montrer dur pour conserver les voix fascisantes de quelques partis religieux à la Knesseth a fait plus de 300 morts palestiniens dont une majorité d’enfants ou de jeunes et des milliers de blessés, mais malgré des concessions n’a abouti à rien de politiquement cohérent sur Jérusalem et les réfugiés dans le temps minuscule qui marquait la fin de son gouvernement et le retrait de Clinton. « On n’a jamais été plus près d’un accord », ce refrain tautologique indique seulement qu’on n’avait encore jamais abordé la négociation sur l’accord final.

On constate au bout des sept années que le découpage en zones A,B,C, lié d’abord au plan de retrait des forces d’occupation, s’est inversé en un déploiement militaire nouveau permettant le maintien de la répression avec évacuation des villes donc à moindres risques. Ce système, s’il s’immobilise en l’état et si Sharon poursuit sa politique d’annexions, ce qu’il annonce, est l’équivalent précis d’un modèle d’apartheid. Il se pourrait que le statut final imaginé par M. Sharon soit bien celui-là, et depuis longtemps.

Garder les acquis ou risquer la déstabilisation régionale

La « mémorisation des acquis » de cette tranche de négociation finale avortée est elle possible ? M. Sharon a déjà proclamé qu’il n’en était pas question mais cela demeure un des buts de la diplomatie américaine et européenne. Ce souci de continuité est admis par les Palestiniens. On peut espérer que cette mémoire pourra être imposée à M. Sharon comme point de départ de la future négociation, mais entre temps la Palestine occupée restera soumise à un régime de répression militaire et de ratonnade qui risque de déclencher des ripostes en escalade et que tout l’itinéraire de Sharon promet la poursuite des empiètements des destructions et des expulsions, c’est-à-dire de nouveaux faits accomplis.

A défaut d’un coup d’arrêt précis de la communauté internationale et en particulier de l’Europe, on peut supposer que le dérèglement israélien risque de pousser à une nouvelle guerre régionale.


Alain JOXE




Retour au sommaire
©CIRPES