Le Débat Stratégique Nº55 -- Mars 2001
La révision de la doctrine stratégique américaine : dissuasion, défense et préemption
Par Saïda Bédar
Les options de l’administration Bush ne surprennent pas tant elles se
nourrissent des orientations portées par les Républicains qui ont contrôlé le
Congrès ces huit dernières années, et ne peuvent que s’inscrire dans le courant
? réformiste » post-guerre froide. Une revue de la posture militaire américaine a
été entérinée pour mettre fin à la stratégie de « défense régionale » (référence à la
stratégie des deux conflits majeurs de théâtre, Major Theatre Wars,
potentiellement en Asie du Sud Est et dans le Golfe, présente de la Base Force
à QDR), selon une révision des structures de forces et des priorités de la
R&D, de l’acquisition et des opérations1. Il s’agit de redéfinir la
guerre selon les termes américains : « to redefine war - on our terms2 ». Les
cinq priorités du secrétaire à la Défense sont : 1) définir une nouvelle forme de
dissuasion ; 2) assurer la readiness des forces armées ; 3) moderniser le
commandement et contrôle (C2) et les capacités spatiales ; 4) reconfigurer les
structures de forces et l’institution militaire pour le 21è siècle3.
Asymétrie et métastratégie capacitaire
La lutte contre les menaces asymétriques devient le coeur de la
réorientation stratégique dans le nouvel environnement globalisé et
interconnecté. Les piliers de la stratégie anti-asymétrie sont l’antimissiles et la
dominance informationnelle (space, cyber, intelligence HUMINT, y compris
d’origine publique et privée, i.e. ONG, OIG, médias, entreprises, agences
policières et juridiques... ). Alors que l’antimissiles, NMD-TMD4, permet de
penser le passage de la dissuasion à l’action coercitive, (la guerre nucléaire
avec MAD demeurait l’"impensable") et de combler un vide dans le spectre des
capacités, la dominance informationnelle permet l’intégration capacitaire et
décisionnelle (« système de systèmes »).
La lutte anti-asymétrie renvoie selon le directeur de la DIA, l’amiral Thomas
Wilson, à la « question des grands C » : « especially counter drug, counter
intelligence, counter proliferation, counter terrorism5... », alors que Paul
Wolfowitz, sous-sécrétaire à la Défense, ajoute à la liste la lutte contre les
menaces cyber et les attaques anti-satellites6.
On peut définir l’asymétrie comme la capacité de tout acteur de combattre les
Etats-Unis en utilisant les vulnérabilités systémiques liées à la
globalisation : la transnationalisation des risques, l’interconnexion
informationnelle et infrastructurelle des systèmes américains aux systèmes
mondiaux ; l’affaiblissement des Etats-nations et des systèmes de sécurité
collective et la montée en puissance des acteurs délinquants, étatiques ou
« sous-souverains » (terroristes, mafieux, « nettoyeurs ethniques »...) ;
dissémination des technologies et des moyens d’access-denial ; faible
possibilité de la discrimination dans des contextes conflictuels de plus en plus
? gris » (effacement des frontières public/privé, civil/militaire,
criminalité/guerre, politico-juridique/idéologique....).
Dissuasion « grise »
Le facteur asymétrique limite les possibilités de l’attaque stratégique
décisive et renvoie à l’option capacitaire totale : tous les moyens de l’Etat et de la
Nation (promotion du rôle de la société civile dans la prévention et résolution
des conflits) ; les moyens et actions défensifs et offensifs, voire préemptifs
militaires. Désormais la doctrine officielle établit que la dissuasion inclut
« les actions diplomatiques, économiques, informationnelles et
militaires7 ». Les options militaires de dissuasion sont la capacité de
déploiement et d’emploi rapide des forces, le déploiement en cas de crise, et
l’emploi limité et démonstratif de la force pour « dissuader l’aventurisme8 ». L’
arme nucléaire vise à dissuader une attaque nucléaire, chimique ou
biologique mais également à « se prémunir d’une défaite des forces
conventionnelles américaines dans la défense d’intérêts vitaux9 ». La
dissuasion s’étend à l’ensemble du spectre des conflits mais également du
champ d’action sociale. Elle devient « grise ».
L’antimissiles marque l’abandon des Etats-Unis d’une doctrine fondée sur la
menace de recours au nucléaire qu’en cas d’attaque nucléaire. Les Etats-Unis
déclarent que toute atteinte (NBC ou conventionnel majeur) à leurs intérêts
vitaux pourrait les pousser à utiliser l’arme nucléaire. L’asymétrie les réduirait
au niveau de vulnérabilité d’une puissance régionale, et la triade défense/dissuasion/coercition est alors à
consiérer non pas comme une échelle de l’escalade, mais comme un module triangulaire autorisant la préemption. Le
scénario peut être : face à une menace les Etats-Unis lancent une attaque
préemptive, puis déploient leur système de défense.
La fuite en avant du shaping the world, en l’absence d’un compétiteur pair et de
la barrière de la contremesure, mène les Etats-Unis à codifier un système
stratégique unilatéraliste et dangereux par ses effets réciproques. Comme les
Chinois l'ont fait remarquer, pourquoi le reste du monde devrait-il se contenter
des déclarations de bonnes intentions de Washington et ne pas adopter des
postures capacitaires, qui conduiront inévitablement à une course aux
armements et à des logiques de guerre (asymétriques ou pas) ?
Saïda Bédar
1 - A Responsible Budget for America’s Priorities, White House, February 2001,
http://whitehouse.gov/news/usbudget/blueprint/budtoc.html, p. 53.
2 - ibidem, p. 54.
3 - Jim Garamone, « Wolfowitz Discusses DoD Goals During Testimony », American
Forces Information Service News Articles, March 7, 2001, www.defenselink.mil
4 - On peut considérer les deux systèmes
comme un « continuum antimissiles » appelé à
s’intégrer (l’administration Bush abandonne l’
appellation NMD/TMD pour le terme
générique missile defense). L’adaptation de
systèmes de théâtre haute couche, aboutirait à
leur connexion aux capteurs de la NMD,
notamment à la constellation de SBIRS en
orbite basse permettant de multiplier les
capacités de couverture des intercepteurs. John
Deutch et John P. White : « Une capacité
antimissiles nationale qui évolue à partir de la
TMD sera probablement moins coûteuse,
contribuera plus efficacement à la défense
contre les missiles à moyenne et longue portée,
et permettra la croissance de la capacité du
système si la menace croît », in Jan Hoekema,
National Missile Defence and the Alliance after
Kosovo, Draft general report, NATO
Parliamentary Assembly, 3 October 2000, p. 11
5 - Jim Garamone, « Intelligence Chief Details Threats Facing America », American Forces
Information Service News Articles, February 22, 2001, www.defenselink.mil
6 - Jim Garamone, « Wolfowitz Discusses DoD Goals During Testimony », opus cité
7 - Rapport annuel du Pentagone au Congrès, janvier 2001, p. 8.
8 - Idem.
9 - Ibidem, p 21.
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