Le Débat Stratégique Nº51 - Juillet 2000

Notes de lecture



Penser l’entité politique européenne


Jürgen Habermas, Après l’Etat-Nation. Une nouvelle constellation politique, Fayard, 2000, 150 p, 95 frs.

Jean-Marc Ferry, La question de l’Etat européen, Gallimard, 2000, 330 p, 129 frs.

Paul Magnette (ed), La constitution de l’Europe, Editions de l’Université de Bruxelles, 2000, 200 p.

Michel Foucher, La République européenne, Belin, 2000, 150 p.


Le 12 mai 2000, le ministre allemand des Affaires Etrangères J. Fischer lançait le thème d'une Constitution pour l’Europe, selon la formule d’une Fédération d’Etat-Nations. D’abord réticents, les responsables français admirent progressivement l’intérêt, sinon de la formule, du moins du débat1. Après Nice, on voit mieux l’incapacité d'une « Conférence intergouvernementale » pour dépasser les oppositions nationales et approfondir les institutions nécessaires à la nouvelle échelle européenne. Si l'élargissement est techniquement « possible », c’est dans un cadre politique si complexe, si tourné vers les procédures d’un mécanisme sans but ? représentable », à la fois démocratiquement et intellectuellement, qu’il est utile de se tourner vers quelques réflexions de fond. Les grands groupes partisans s’y emploient déjà : chrétiens démocrates et conservateurs (janvier 2001), socialistes dans un Projet européen pour les socialistes : le nouveau fédéralisme, contribution pour le congrès des socialistes européens (mai 2001).

De la philosophie...

Le petit livre du philosophe allemand rassemble trois articles parus depuis 98. Habermas cherche à « Tirer la leçon des catastrophes » du XXè siècle qui le conduit à s’interroger sur « l’au-delà de l’Etat-Nation ? ». Il veut le situer dans le cadre de la démocratie, et plus spécifiquement répondre à la question que la mondialisation pose à l’Etat-Nation quant à la sécurité juridique, à l’efficacité de l’Etat territorial, à son identité collective et à sa légitimité. « C’est une erreur de penser que l’ordre démocratique requiert par nature un ancrage mental dans la "nation" entendue comme communauté prépolitique fondée sur un destin partagé... A longue échéance, seul un processus démocratique qui munit les citoyens de droits à la fois appropriés et équitablement répartis pourra être considéré comme légitime et engendrer la solidarité ». En matière économique, il pense moins pour cet « Etat social aux efforts de régulation qu’aux fonctions centrales assumées en matière de redistribution ». Appliquant la « théorie de la justice » à l’Etat-Nation européen, il l’étudie « sous la pression de la mondialisation ». Rejetant à la fois les néolibéraux (satisfait du marché intérieur et de la monnaie unique) et les nationalistes (misant sur la protection et l’exclusion), il distingue les « euro-fédéralistes » aspirant à transformer les Traités internationaux en Constitution politique et les « cosmopolites », qui considèrent l’Etat fédéral européen comme un premier pas vers la mise en place d’un réseau transnational de régimes capables, même sans gouvernement mondial, de mener une politique intérieure à l’échelle de la planète.

Le livre de J. M. Ferry, un des meilleurs connaisseurs d’Habermas, donne l’ horizon philosophique de ces articles. Il développe en introduction le cadre intellectuel d’une constitution pour l’Europe, dont il donne des applications concrètes dans plusieurs domaines. Partant des « mythes et des limites de l’Etat national », il veut montrer qu’il n’y a pas translation analogique entre construction des nations et construction européenne. Notamment parce qu’un des éléments formateurs des nations : l’école ne fonctionne plus dans le cas de l’Europe, le medium d’avenir n’étant plus l’Université mais l’audiovisuel. L’identité politique des citoyens de l’ Union devrait se stabiliser dans le fameux « patriotisme constitutionnel », tandis qu’un espace public européen s’ouvrirait par la constitution d’une légalité ; la civilité en assurerait la continuité dans l’exercice concret des pratiques concertatives, garanties par la publicité des débats assurée par la contrainte d’un tiers : l’opinion publique. Ainsi « la politique devient culture, et s’effectue dans le passage au registre des interprétations juridiques, à travers un système des parlements nationaux européens et une seconde représentation parlementaire économique et régionale ». Affrontant le lien entre souveraineté et démocratie, J. M. Ferry rassemble des caractères de cette nouvelle entité politique. La substance éthique de l’Etat postnational résiderait en particulier dans « l’éthique reconstructive », mouvement de reconnaissance collective des fautes afin de dépasser les anciens conflits. Le « patriotisme constitutionnel » habermasien se distingue du patriotisme juridique en ce qu’il procèderait aussi d’un rapport auto-critique du peuple à son histoire. Ce « principe substantiel de l’Etat européen actualise en lui l’ idée cosmopolitique ». En ce sens, l’Europe n’est pas une nouvelle forteresse, mais retrouve une exemplarité, au moment où des Etats anti-occidentaux veulent prendre le leadership d’une autre légalité normative que les Droits de l’Homme.

Au delà du communautarisme et de l’utilitarisme, une citoyenneté, nécessairement dissociée en Europe de la nationalité, s’incarne dans les valeurs du Conseil de l’Europe ou des critères de Copenhague imposés aux candidats. L’idée d’un jus cosmopoliticum peut commencer à s’incarner dans un jus commune europoeum. Ferry veut aussi incarner la constitution sociale pour l’ Europe dans un « revenu de citoyenneté », et développe le thème du « nouvel espace public », notamment à travers l’évolution des moyens de communications. Cherchant à élaborer une théorie critique des médias, il valorise, à coté du « Représentant » (politique) et de l’Interprétant (journaliste), le rôle du Discutant, « fonction rendue difficile par l’asymétrie structurelle entre les citoyens ordinaires et les grands Interprétants institués détenteurs du sens, par différences avec les journalistes présentateurs, qui seraient plutôt détenteurs des faits ». Une Charte européenne de l’audiovisuel s’impose parce que cet outil prend la place qu’ont pu tenir l’imprimerie et l’Université dans la formation de l’Etat classique. La source de la puissance de « l’Etat européen » n’apparaît plus dans les fonctions de souveraineté étatique, telles que le pouvoir de déclencher des opérations armées, de créer de la monnaie à cours forcé, ou de lever l’impôt. Elle consisterait d’abord dans la mise en place de procédures canalisant cette substance politique que représentent les flots de communications informelles, où se joue la formation publique d’une volonté politique ».

... à la constitution d’un objet politique non identifié

Les articles rassemblés par l'universitaire belge P. Magnette dans La constitution de l’Europe, rédigés par des constitutionnalistes, des juristes communautaires et des politistes, éclairent à la fois sur l’histoire du projet de constitution pour l’Union et sur les dossiers les plus difficiles : processus de décision (J. L. Quermonne), représentation et principe démocratique (P. Magnette2), subsidiarité (R. Dehousse), coopération renforcée. Certains voient les éléments d’une synthèse unificatrice des différents modèles constitutionnels dans un « déjà-là constitutionnel » et un accord se fait sur quelques exigences : un texte concis devrait rendre lisible les institutions, définir des valeurs et des principes directeurs, motiver et rendre transparentes les décisions... Plusieurs problèmes majeurs demeurent : « pour qu’il y ait constitution, il faut que soit posé un acte constituant, fait juridique procédant d’une volonté constituante, fait politique » ; question de la souveraineté, de la réalité d’une participation citoyenne face à des mécanismes si complexes que seuls les lobbies professionnalisés semblent avoir une influence extérieure, ou encore limites du principe de subsidiarité ou insuffisance et risques des mécanismes de coopérations renforcées. Bref une autre « Démocratie inachevée », pour reprendre la formule du livre que Pierre Rosenvallon consacre à l’histoire de la souveraineté du peuple (en France), après avoir traité du Sacre du citoyen et du peuple introuvable3.

Si de fréquents enseignements sont tirés de l’institution de l’euro, les auteurs évitent soigneusement d’aborder le lien entre constitution de l’Europe et recours à la force armée. Hasard ?

Derrière la rigueur d’un titre « à la française », La République européenne, du géographe-conseiller du Quai, Michel Foucher, développe moins les aspects institutionnels qu’il ne rappelle les données humaines, physiques, économiques et les problématiques de la constitution d’une Grande Europe. Il introduit aux difficultés de l’objectif inévitable d’un ensemble politique d’au moins 27 Etats, et plus... si affinités ? Ensemble dont les limites sont plus politiques que géographiques, dont les écarts de développement s’accroîtront considérablement avec ces entrées. Il importe donc de définir de véritables stratégies, une géopolitique à la fois interne et externe, apte à insérer cette entité dans l’espace mondial. M. Foucher en donne quelques axes.

Après avoir rappelé les grands thèmes historiques et culturels qui sous-tendent la notion d’Europe, M. Foucher souligne l’importance des visions « géographiques », nationales, d’une l’Europe vue de France ou d’Allemagne. Pourtant les migrations humaines et surtout les transformations frontalières ont bouleversé le paysage depuis 10 ans. Créations d’Etats, élargissements en cours, apparition de sous ensembles d’ intérêts à l’intérieur de frontières externes de l’Union encore à définir ou à assurer sont un modèle passionnant, doué d’exemplarité mais aussi de risques. Des Europes à géométrie variable apparaissent, bousculant toute cartographie stable au profit d’une définition d’appartenance d’abord politique. Selon les échelles, on distinguera un intérieur, celui des quinze ; un second cercle, composé des Etats « de la candidature à la pleine adhésion » ; un troisième espace composé de la sphère d’intérêt direct de l’Europe, sorte d’étranger proche sur lequel s’articule la zone bénéficiant d’ accords de rapprochement, surtout pan-européen (Russie, Ukraine, Turquie). Ces échelles ont donné lieu à des tentatives de géopolitique d’ ensemble, pour l’instant surtout concrétisées dans différents scénarios d’ évolution.

Ces transformations ne peuvent se faire sans tenir compte de la stratégie des Etats-Unis, même si elles peuvent constituer un modèle, ou du moins une voie de régulation de la mondialisation. Laissant souvent deviner les difficultés, M. Foucher dégage cependant l’horizon du projet de la « Grande Europe » matérialisé par une belle cartographie.

Remarquons que ces différents ouvrages laissent un grand silence sur la place des forces armées et de la force en général. Il faudra pourtant bien faire le lien entre l'outil qu'on constitue et l'encadrement constitutionnel de son emploi.

André Brigot

1 - Textes de Fischer et Chirac dans La constitution de l’Europe, P. Magnette (dir).

2 - voir du même auteur L’Europe, l’Etat et la démocratie, Bruxelles, Ed Complexe, 2000.

3 - Paris, Gallimard, 2000, 440 p.


Hotiaux Laurent et Lipouska-Laberou, La politique européenne de défense, L’Harmattan oct 2000, 155 p.

Une présentation chronologique assez complète qui, à travers les grands thèmes OTAN, UEO et surtout les évolutions de la décennie 90, introduit aux débats actuels : les capacités et une ? diplomatie européenne comme préalable à la constitution d’une défense commune ». Quelques tableaux chiffrés, annexes permettant de s’orienter dans le fouillis des institutions et une véritable bibliographie aurait fait passer ce petit livre du statut d’une bonne introduction à un outil synthétique.

A. B.


Claude Le Borgne, La stratégie dite à Timoléon, Economica ; bibliothèque stratégique, Paris 2000, 319 p., index. Le Général le Borgne (qui écrit parfois des romans) livre ici un conte philosophique agnostique (mais peut-être chrétien ?) et assez rigolard, dont je me demande qu’elle est la fine fin finale, celle qu’il tient en joue comme la crosse du fusil, ou peut être comme la femme aimée (le fusil est une femme pour les pallikares crétois, car on le pare de toutes les Grâces, pas seulement de la précision). Ce dialogue avec un autre lui-même, ce Timoléon : hippie qui à la fin s’engage dans la légion pour lutter contre l’ apocalypse du web - où son Ophélie s’ enfonce croyant sans doute y trouver le réseau du Saint Esprit d’amour -, ne nous éclaire guère sur la pensée de l’ auteur qui n’oscille nullement entre droite et gauche, mais au sein du patriotisme militaire en crise. Malgré l’ amusement ou le désaccord qui surgit de formules vachardes, le livre exprime un désarroi stratégique réel (au sens etymologique : démantèlement de tout arrangement ou de tout cortège cérémoniel) ; l’affaire de Bosnie joue un rôle clé, d'où la manière semi-plaisante dont on en rend compte, y compris le rôle de Chirac dans la restauration de l’ autonomie par rapport à l’ONU et au système américain. L’affaire du Kosovo également sert de parangon d’une critique de l’aliénation des alliés à la stratégie aéro-satellitaire de l’OTAN. On y trouve aussi un ramas surabondant de lieux communs, tous tournés en dérision par quelque pirouette de l’un ou l’autre des dialoguistes. Huntington est plus cité que Clausewitz avec de Gaulle Mao, Fukuyama, Mahomet, Poirier, Platon. Psichari a une place spéciale ; plus cité que Platon, l’auteur offre à son alter ego un exemplaire d’ occasion rongé par les termites de l’ appel des armes. Psichari voulait entrer chez les dominicains, à la veille de mourir comme nationaliste d’avant quatorze. Alain Joxe



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