Le Débat Stratégique Nº55 -- Mars 2001
Repenser la dissuasion : du « nucléaire» au «space power»
Par Jean Michel Valantin
La disparition de la menace soviétique et l’après guerre du Golfe ont déclenché
une désarticulation des stratégies US de dissuasion. La disparition de la cible
principale ne pouvait être simplement remplacée par les rogue states qui n’
appellent pas une stratégie nucléaire, et sont déja soumis à des mesures de
contrôle.
Le projet de NMD achève de désincarner la doctrine de dissuasion. Il
introduit une stratégie défensive post-nucléaire tous azimuts, tandis que
s’annonce la sécurisation de l’espace orbital par le « space power ».
Donald Rumsfeld veut élargir la doctrine de dissuasion aux menaces
hybrides (comme le terrorisme possédant des armes de destruction massive) par
des moyens à la fois nucléaires et non nucléaires.
La stratégie de dissuasion nucléaire est soumise au «living SIOP1», une
réactualisation continue du nombre de cibles nucléaires après la chute de l’
URSS, permettant de cibler les pays du Tiers-monde considérés comme
potentiellement dangereux, de manière souple et réversible, qu’ils soient
nucléaires, sur le point de l’être, ou pas du tout.
Cette stratégie se fonde sur le rapport de la commission Rumsfeld sur la
prolifération des missiles balistiques de 1998, qui identifiait la prolifération de
ces armes comme menace potentielle et potentiellement nucléaire, sur laquelle s’
appuie le Pentagone pour ralentir, bloquer ou subvertir tout plan de
réduction des arsenaux nucléaires, tout en créant de nouvelles bombes à capacité
de pénétration (la B61-11).
La NMD est conçue comme un moyen non-nucléaire de dissuasion des
nouvelles menaces balistiques. Technologiquement, doctrinairement,
stratégiquement, la NMD devient une mythologie politico-stratégique
désincarnée dont un des sens est aussi de donner au secrétaire à la Défense un
levier sur les budgets des services pour les forcer à travailler ensemble sous
contrôle politique, et un levier diplomatique qui permet de désigner une
menace défensive virtuelle, mais potentiellement déstabilisante contre,
d'après Frank Gaffney, "All these people who want to kill us2 !".
La dissuasion est donc prise entre des contradictions, des impossibilités et des
virtualités. Pour tenter de sortir de cette triple impasse, on assiste à la promotion
et à la recherche sur le space power.
Développement du space power
Il est officiellement défini par Ralph Eberhardt, CINC de l’US SPACE COM,
comme la capacité de mener des opérations de reconnaissance spatiales, à
assurer la dominance informationnelle, à protéger les satellites US et alliés, à
interdire l’espace à tout concurrent hostile et à assurer une alerte
anti-balistique3 permettant de détruire tout missile dans la phase pré-balistique,
mais aussi de mener des projections de force depuis l’espace vers la terre, ou à
travers l’espace4.
Il accumule une puissance spatiale projetable dans une temporalité
ultra-contractée, globalisée, très précise, non nucléaire et produisant des effets
disruptifs militaires et civils réversibles.
L’exemple le plus couramment donné est celui d’une menace de dislocation des
communications chinoises si la Chine menaçait d’envahir Taïwan, plongeant le
pays dans le chaos militaro-économico-logistico-politico-sociétal,
et même de lui imposer une « isolation informationnelle » en privant le pays de
ces communications avec l’extérieur et en privant ses dirigeants de toute
information, sauf celles qui seront choisies par les responsables de l’
opération mais de façon réversible, ciblée, propre. Le tout en évitant toute
intervention terrestre, donc tout risque de perte, et tout danger politique
impliqué par une occupation.
Les plus fervents partisans du Space Power sont issus de l’Air Force. Le
space power permet de penser la dissuasion dans le cadre de la
globalisation des intérêts et de la sécurité nationale américains.
Symétriquement, la NMD dont, d'après John Logsdon, « la philosophie
défensive est très différente de la philosophie potentiellement offensive
du space power5 », ne peut être développée sans le space power, surtout
depuis que Rumsfeld s’est déclaré en faveur d’une architecture « land-based
and space-based » de la NMD. Le space power peut ainsi être présenté comme
une forme pure puisque non létale, mais sociétale, de la dissuasion, dépassant la
philosophie nucléaire du « living SIOP » qui vit de la prolifération des cibles.
Cette contradiction est résolue par Donald Rumsfeld, dont l’idée est de
repenser la dissuasion en termes de « strategic psychology » qui consiste à
vouloir que « L’Amérique soit si forte, et si puissante que l’on puisse
dissuader certaines personnes d’accomplir certains
actes qu’ils commettraient dans d’autres circonstances, sans avoir à
mener une guerre... d’où le besoin d’une déterrence qui traverse le spectre
entier des menaces en cours d’évolution et notoirement différentes les unes des
autres6 ».
Cette nouvelle pensée de la dissuasion fondée sur l’accumulation de moyens
tous azimuts se fonde sur la philosophie propre au space power. Seules les
capacités qu’il implique rendent possibles le repérage du large spectre de
menaces invoquées pour relancer la course aux armements, cette fois-ci
spatiaux, induite par la réflexion stratégique sur la globalisation et sur l’
espace de façon plus efficace, subtile, précise, réversible et non nécessairement
létale7
.
Ainsi on conserve au nucléaire et à la NMD leur aspect virtuel et efficace de
menace de mort parfaite, tout en réinjectant une doctrine opérationnelle
rationalisée classique dans la dissuasion. Le space power permet de
légitimer le renforcement de l'unilatéralisme US, dans des conditions
beaucoup plus acceptables à la fois par les alliés, par les neutres, mais aussi par
l’objet de la projection de force lui-même, diminuant le risque d’
escalade.
Néanmoins, le space power et le renouvellement de la dissuasion sont
encore en genèse et n’ont pu faire leurs preuves. Ce qui amène Donald Rumsfeld
à déclarer : « I don’t really understand what deters people today ! ».
Jean Michel Valantin
1 - devenu public avec Doctrine for joint nuclear operations (joint-pub 3-12) mise au
point après étude du STRATCOM 1992.
2 - Frank Gaffney, ancien assistant de Richard Perle, fut impliqué dans la diffusion de la SDI
auprès du Congrès. Il dirige aujourd'hui le Center for Security Policy, lobby reaganien en
faveur de la NMD et du space power.
3 - US SPACE COM 2020 et entretien du général Eberhardt à Aviation week and space
Technology dans CINCSPACE : Focus and Space Control.
4 - Idem et article d'Alexis Bautzmann Vulnérabilité et défense des infrastructures
informationnelles US, dans Cahiers d'Etudes Stratégiques n°25.
5 - Directeur du Space Policy Institute de la George Washington University. D'après lui, il
faut étudier le space power « because that's where the action is ! ».
6 - Hearing pour la nomination de Donald Rumsfeld.
7 - Martin France, colonel de l'Air Force détaché au Joint Chief of Staff, militant du
space power au sein du Pentagone.
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