Le Débat Stratégique Nº55 -- Mars 2001
1991-2001 : Dix ans de mutation du système français de production d'armement
Par Jean-Paul Hébert
Il y a dix ans, paraissait le premier numéro du Débat stratégique et
commençait cette « chronique de l’armement ». C’est peu dire qu’en dix ans
la configuration du système français de production d’armement a été
bouleversée.
Transformation des firmes
Des firmes historiques ont disparu : l’Aérospatiale, société archétypique du
système français, est aujourd’hui fondue dans EADS, de même que Matra.
Turboméca, le fabricant de moteurs d’hélicoptères, n’était encore qu'une
société indépendante, avant d’entrer ultérieurement dans le groupe Labinal,
aujourd’hui repris par la Snecma.
Dassault Electronique n’était pas encore fondu dans Thomson Detexis et
Thomson-CSF ne s’appelait pas encore Thales. Le groupe d’électronique à ce
moment dépendait encore de Thomson SA qui contrôlait deux branches : l’
électronique de défense et l’électronique grand public (avec ce qui est aujourd’
hui Thomson multimédia). Giat Industries qui venait de naître comme
société employait 17 500 personnes1, elle en emploie dix mille de moins en
2001. La Sagem n’avait pas encore absorbé ses filiales SAT et Silec, ni pris
le contrôle de la SFIM. De même la société européenne de propulsion (SEP)
n’avait pas encore été absorbée par sa société mère, la Snecma. Celle-ci ne se
présentait pas à l’époque comme « Snecma groupe », et faisait 14 milliards
de francs de chiffre d’affaires. Elle en fait 32 en 1999. La SNPE faisait 3.3
milliards de francs de chiffre d’affaires dont plus de la moitié dans la production
militaire, elle a en 1999 un chiffre d’affaires de 5.5 milliards de francs dont
18% seulement dans le militaire. La Direction des constructions navales
faisait encore partie de la DGA et employait 30 000 personnes. Elle est
aujourd’hui un service à compétence nationale, en attendant de devenir une
société, et prévoit d’employer 13 500 personnes en 2002.
L’Aérospatiale qui fabriquait ses hélicoptères et l’allemand Dasa les siens
venaient tout juste de rassembler leurs activités dans le GIE Eurocopter.
Matra (qui n’était pas encore Matra-Hachette en attendant de devenir
le groupe Lagardère) avait bien commencer à nouer quelques liens
capitalistiques avec Daimler-Benz en Allemagne et GEC en Grande-Bretagne, mais la
prétention de ses dirigeants à constituer une grande alliance européenne laissait
les observateurs dubitatifs. Matra BAe Dynamics n’existait pas encore, ni Matra
Marconi Space, ni Thomson Marconi sonar et GIAT Industries, reprenant les
français Luchaire et Manurhin en déconfiture, ainsi que la Fabrique
Nationale belge, se voyait en pièce centrale de l’armement terrestre
européen.
Statuts et doctrine
L’industrie française d’armement comptait en 1991 environ 250 000
emplois directs ; elle en a cent mille de moins aujourd’hui.
Il y a dix ans, l’Etat contrôlait le capital ou les droits de vote de la quasi totalité
des sociétés majeures, à l’exception de Matra, nationalisée en 1982 mais
privatisée en 1986. Aujourd’hui, sa part est diluée dans les groupes de premier
rang.
Hier, ces entreprises étaient fortement dépendantes des commandes d’armement
qui représentaient en 1991 47% du chiffre d’affaires de l’Aérospatiale, 72%
de celui de Dassault Aviation, 36% de celui de la Snecma. En 1999, ces parts
sont tombées respectivement à 24%, 32% et 15%.
Hier, on plaidait pour « l’émergence de leaders nationaux2 », aujourd’hui, la
plupart de ces groupes sont engagés dans des alliances européennes quand ce
ne sont pas des fusions pures et simples.
Les groupes qui n’ont pas encore réalisé ces alliances, faute d’être dans une
situation économique qui le permette, attendent de pouvoir à leur tour entrer
dans cette recomposition.
Car non seulement les structures industrielles se sont transformées, mais
aussi les structures doctrinales. Le Livre blanc sur la défense de 1994 a trop
souvent été sous-estimé. Il énonçait clairement des réorientations théoriques
majeures, en particulier en ce qui concerne l’horizon européen de la
production d’armement.
Et dans le même mouvement, les objectifs et les problématiques se sont
ouverts à des questions trop longtemps délaissées : il y a dix ans la revue de
défense nationale refusait un article sur « la dérive des prix des matériels d’
armement » au motif que la « dérive » n’existait pas et qu’il s’agissait
seulement d’une « évolution des conditions économiques ». Le Livre blanc n’a pas
hésité à rompre avec cette prudence et à appeler la dérive par son nom et cette
orientation se traduit dans l’effort volontariste d’arriver à une diminution
de 30% du coût des programmes.
Il y a dix ans, l’information sur l’économie de l’armement était parcellaire,
confinée, réservée à des cercles restreints.
Aujourd’hui le ministère présente au parlement un rapport sur les exportations
d’armement, la DGA publie un rapport d’activité, on édite un annuaire
statistique de la défense, le calepin international de la DGA / DCI n’est
plus « diffusion restreinte ». La Dicod diffuse les rapports du Comité des prix de
revient des fabrications d’armement. Des rapports parlementaires détaillés se sont
succédés, se départissant plus souvent que par le passé des formulations
convenues. Un conseil scientifique et un conseil économique de la défense ont été
mis en place : le débat est plus large. Des tabous commencent à faire l’objet de
réflexion : la rentabilité des exportations d’armement. Cet élargissement était
nécessaire car ce qui est en jeu dans cette européanisation de l’industrie d’
armement, c’est l’autonomie stratégique de l’Europe.
Il y a quelques années, on posait la question « l’industrie française d’
armement survivra-t-elle en 2004 ? »3.
On sait aujourd’hui que la réponse est « non » au moins, sous une forme
nationale ; l’avenir de l’industrie d’armement est européen.
Cela ne peut aller bien sûr sans une doctrine de libre-arbitre politique, sans
laquelle une construction industrielle de cette nature ne peut que subir la
gravitation universelle du modèle hégémonique.
Jean-Paul Hébert
1 - Pour les données de 1991, Jean-Guy Branger, Avis au nom de la commission de la
défense nationale et des forces armées sur le projet de loi de finances pour 1992. Défense :
recherche et industrie d’armement, Assemblée nationale, document N° 2258, tome VI, 9
octobre 1991, 62 pages.
2 - Branger (op.cité) page 37
3 - Jean-Paul Hébert, « L’industrie française d’armement survivra-t-elle en 2004 ? », Etudes,
Tome 384, N° 4, avril 1996, pp. 467-476.
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