Le Débat Stratégique Nº56 -- Mai 2001
L'asymétrie comme paradigme central de la stratégie américaine
Par Saïda Bédar
Le débat stratégique américain a évolué
de l'approche techniciste de la RMA à
une réflexion sur les conséquences
conflictuelles de la globalisation et la
menace de l'asymétrie. Comme l'a
exprimé Steven Metz, un des fondateurs
du concept de la RMA, les stratèges du
Pentagone se sont rendu compte que :
? (d)ans la mesure où la distribution
globale du pouvoir était asymétrique, il
s'ensuivait que les stratégies
asymétriques seraient l'évolution
logique1". L'asymétrie présentée par les
Etats-Unis comme un mode de déni d'
exercice de leur puissance est-elle un pur
effet de sens représentationnel du débat
stratégique américain, ou un paradigme
central de la stratégie de l'hégémôn dans
le nouvel ordre social global ?
La globalisation et la menace
anti-hégémonique de l'asymétrie
L'asymétrie est un mode d'évaluation
des rapports de forces, employé par les
sociologues (contrôle social, lutte des
classes, rapports hommes/femmes), mais
plus couramment par les stratèges. La
stratégie militaire renvoie à trois niveaux
: la symétrie qui est le combat à armes
égales, la dissymétrie qui est le recours à
la supéririorité quantitative et/ou
qualitative, et l'asymétrie qui est la
recherche de l'avantage en exploitant les
faiblesses et vulnérabilités de l'
adversaire tout en évitant ses points
forts. Cela peut-être des effets tactiques
innovants ayant des effets stratégiques
décisifs (cf. la blietzkrieg), l'
exploitation de l'environnement
géophysique et social à son avantage (cf.
la stratégie de dissémination, repli et
terre brûlée du général Koutouzov face à
la stratégie de massification de
Bonaparte), ou encore l'évitement du
combat, notamment par la menace du
recours à des armes de destruction
massive (cf. dissuasion nucléaire). A un
niveau politico-militaire l'asymétrie
dépasse le militaire pour englober l'
idéologique, le politico-éthique et le
culturel, comme dans les guerres de
libération nationale, les guérillas, et
tous conflits de basse intensité
caractérisés par la protraction (syndrome
de la guerre non gagnable, unwinnable
war).
La définition américaine de l'asymétrie
élargie à l'ensemble du champ social de
la conflictualité, pourrait être
synthétisée comme l'utilisation de
critères différents, d'une règle du jeu
différente, pour acquérir l'avantage sur
un adversaire. Le
recours à une règle du jeu différente crée
la vulnérabilité et la déstabilisation chez
l'adversaire. Les menaces asymétriques
contre les Etats-Unis recensées dans les
discours officiels sont : le terrorisme, la
guerre de l'information (spatialo-cyber),
le crime organisé transnational, la
prolifération NBC et balistique, le C3D2
(Cover, Concealment, Camouflage,
Denial and Deception2). L'asymétrie
tend à cristalliser la nouvelle
représentation de la menace. La menace
monolithique du système soviétique est
remplacée par un ensemble de menaces
diffuses et imprévisibles (étatiques,
infra-étatiques, internes et externes,
territorialisées ou virtuelles). L'
incertitude quant aux intentions des
acteurs asymétriques et à l'évolution
possible des menaces implique l'
éclatement du champ stratégique en une
multitude de scénarios et la nécessité de
composer avec uniquement des capacités.
L'asymétrie justifie la stratégie
capacitaire et également la
militarisation/dépolitisation des
processus de médiation, selon le
principe que les acteurs asymétriques
étant souvent " sous-souverains " ils ne
réagissent pas à la pression
diplomatique et au contrôle politique.
La méthode américaine anti-asymétrie : adaptation à la zone grise
préemption et protection
La transformation stratégique est
pensée comme l'adaptation des
organisations étatiques, voire des
structures sociales aux nouvelles
conflictualités globales. L'accès
généralisé aux technologies de l'
information et aux moyens asymétriques
de déni d'accès (access denial), de
destruction et de perturbation massives
tendrait à " égaliser " les rapports de
forces globaux, d'où la nécessité d'
accéder à la dominance informationnelle,
notamment par la réforme du
renseignement et la protection des
infrastructures critiques. A travers l'
alerte avancée et la supériorité
décisionnelle qui permet la préemption
et la préclusion3, l'infodominance
implique l'asynchronie, c'est à dire l'
acquisition de la profondeur stratégique
non plus par de l'espace mais par du
temps (telle la quasi-simultanéité de la
réponse nucléaire). L'asymétrie justifie
la préemption et également la protection,
du bouclier antimissile à l'armure du
soldat en opération de maintien de la
paix. L'objectif du " zéro mort " n'est
pas tant un souci humanitaire que la
nécessité de démontrer la capacité de l'
intervention efficace et sans entrave dans
un environnement maîtrisé (les
Etats-Unis se retirent-ils de la Somalie
parce qu'ils ont 18 morts ou parce que
leur stratégie est inadaptée à l'
environnement urbain, social et culturel
?).
La transformation stratégique s'opère
de façon darwinienne comme une
adaptation à l'environnement globalisé
où les frontières géophysiques et
systémiques entre public et privé, entre
civil et militaire et entre guerre et
criminalité s'effacent. L'asymétrie
devient le critère de la transformation
dans cet environnement " gris " et
incertain, et incite à une nouvelle
gouvernance qui implique de nouveaux
rapports entre le pouvoir judiciaire, le
renseignement et le militaire, ainsi qu'
une intervention plus avancée du
pouvoir fédéral dans les affaires locales
au nom de la homeland security. Or cette
gouvernance fondée sur le
" métacontrôle " pose le problème du
respect des libertés civiques aux
Etats-Unis. Le " buggage " des
systèmes, la surveillance électronique
permanente globale et la militarisation
accrue des stratégies aboutissent à la
mise sous contrôle des Etats-Unis
également. La parade consiste à
appliquer les règles de protection des
droits constitutionnels des citoyens
américains. Cette sanctuarisation
juridique des Etats-Unis indique bien
que le reste du monde est soumis au
non-droit et/ou à la normalisation
américaine dans le domaine de l'
information qui renvoie à deux espaces,
l'espace orbital et le cyberespace, très
peu régis par les normes internationales
et que les Etats-Unis tendent à
territorialiser (à produire) par leur
puissance militaire et économique. Le
paradigme de l'asymétrie incarne la
posture stratégique de l'hégémôn en
lutte contre les effets systémiques qui
remettent en cause son statut. Il
cristallise la manipulation des risques de
guerre par la normalisation/prévention
en amont (shaping the world), la
préemption/préclusion et la protection.
Il n'y a plus de simple continuation de
la politique par la guerre, mais une
guerre " grise " (entre militaire et law
enforcement/renseignement, interne et
externe, public et privé) larvée. Alors
que la dissuasion nucléaire établissait
une interaction rationalisante, par l'
escalade vers l'extrême de la violence,
entre la guerre et le politique, la lutte
anti-asymétrie, par le biais du
métacontrôle et de la préemption permis
par l'infodo
minance, dégrade le rôle du politique.
Le nucléaire relevait du politico-défensif
et impliquait le maintien d'un langage
politique commun dans les relations
internationales. La stratégie capacitaire
dépolitisée substitue au langage
politique commun un discours sur la
maîtrise du risque global transnational
comme fondement du nouveau consensus
hégémonique. Mais la dépolitisation n'
est pas seulement le fait d'un calcul
stratégique c'est également la
conséquence d'un modèle politique
américain défaillant,
fondé sur de la quasi entropie (la lutte
des fractions permanentes, le " marché
politique ", la " représentation
fonctionnelle ") corrigée par un pouvoir
judiciaire fort. Dès lors la lutte
anti-asymétrie peut aboutir à un modèle
préemptif du contrôle global, inspiré du
" nettoyage social " et du " zéro
tolérance ".
Saïda Bédar
1 - Steven Metz and Douglas V. Johnson II,
Asymmetry and US Military Strategy : Definition, Background, and Strategic Concepts,
US Army War College, Janvier 2001, p. 2
2 - Le C3D2 renvoie aux moyens de dissimulation d'activités, de facilités et de
capacités : cela peut être les leurres, la construction souterraine, mais aussi le satellite
d'alerte, le recours à la fibre optique ou au cryptage.
3 - La préclusion c'est la neutralisation rapide des conflits grâce à la numérisation des forces
armées et l'organisation du combat en réseaux informationnels qui permettent l'ubiquité, la
situational awareness, la vitesse, et la synchronisation.
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