Le Débat Stratégique Nº56 -- Mai 2001

L'asymétrie appliquée : la guerre israélienne dans les territoires occupés

Par Saïda Bédar



Une stratégie fondée sur le maintien de l'hégémonie par la lutte anti-asymétrie mène inévitablement à une remise en question des critères et normes de l'Etat-nation (règle de droit, droit humanitaire, droit de la guerre, droits de l'homme, droit international, etc.) et peut mener à des méthodes " hors droit " si ce n'est délinquantes. Les Etats-Unis ont d' ores et déjà validé le principe des frappes militaires préemptives contre des cibles " terroristes " ou " proliférantes " sans respect de la souveraineté des Etats, telles les attaques contre une usine chimique au Soudan et des installations d'entraînement militaire en Afghanistan en 1998.

La préemption militaire " hors droit " semble être la stratégie adoptée par Israël dans les territoires occupés. Après dix ans d'atermoiements diplomatiques qui lui ont permis d'assurer sa réforme stratégique, l'Etat hébreu dispose d'une force armée non plus formatée uniquement pour les conflits externes de type guerre de 1973 ou invasion du Liban, mais pour tous types de conflits : conventionnel aux frontières, conflit de longue portée (par exemple contre l'Irak ou l'Iran) non conventionnel ou asymétrique (armes de destruction massive, terrorisme, guerre de l'information, interdiction aérospatiale...), et conflit protracté de basse intensité à l'intérieur de ses frontières. Leur nouvelle doctrine stratégique (la Doctrine de défense nationale, ou " Grande stratégie ") se fonde sur : l'action préventive pour empêcher les adversaires d'acquérir les armes de destruction massive ; la dissuasion ; l'alerte avancée ; et la coercition. La lutte contre le soulèvement des Palestiniens dans les territoires occupés s'inspire désormais des leçons apprises dans le Sud Liban contre le Hezbollah, ce que le vice-ministre de la défense du gouvernement Barak, Ephraïm Sneh avait nommé " des opérations de contre-guérilla sophistiquées " fondée sur la préemption et non plus la réaction1. Ces leçons apprises ont abouti à la mise en place de forces légères et mobiles (une division spécialisée), l'acquisition de matériels appropriés (blindés légers, tels le Merkava Mk3, hélicoptères, tels les Apache AH-64, systèmes sophistiqués de commandement et contrôle, drones, armes à viseurs à très longue distance).

Israël dans sa lutte anti-insurrectionnelle recourt à des moyens asymétriques " criminels ", tels les unités de snipers éliminant les Palestiniens armés dans la foule, ou l'assassinat des chefs des réseaux de la résistance palestinienne, ou encore la destruction de biens fonciers de Palestiniens non-combattants (destruction d'habitations, de récoltes et de vergers). Les implantations juives dans les territoires occupés sont également des moyens asymétriques " hors droit " (en violation avec les accords) en servant de positions fortifiées pour les forces armées israéliennes. L'armée israélienne a également planifié la séparation physique, envisageable dans une phase intérimaire et décidée unilatéralement. Il est question de construire des barrières équipées de systèmes de surveillance sophistiqués et de mettre sur pied des unités paramilitaires de patrouille. C'est l'option, asymétrique, de l' emprisonnement collectif. L'absence de profondeur stratégique en distance est compensée par une profondeur temporelle (la préemption) et la production d'un espace de l' endiguement (morcellement, check points, fermetures des territoires et à terme séparation sous contrôle). Dans le même temps, par le processus de paix les Israéliens sont parvenus à détruire la profondeur stratégique de leur adversaire en concentrant les forces d'élites du Fatah et la majorité des dirigeants palestiniens dans des territoires qu'ils ont spatialisés pour les contrôler.

Du contrôle social à la projection géostratégique

Israël semble accepter le pari de la guerre ingagnable (unwinnable war) auquel toutes les autres puissances coloniales ou les Etats-Unis au Vietnam, ont fini par renoncer. En fait les Israéliens ne sont pas dans une logique de guerre coloniale ils sont dans une logique du contrôle social : le contrôle de leurs périphéries arabes (les Arabes Israéliens et les Palestiniens des territoires) par la dépendance économique et la répression policière/militaire. L'usage d'avions de combat ne doit pas tromper : la force est discriminante même si elle demeure " disproportionnée et excessive " selon les termes du Département d'Etat américain. Les Israéliens s'inscrivent dans le temps long de la construction de leur nation et sont prêts à faire face à la guerre protractée. L'actuel Premier Ministre Ariel Sharon est clair sur le sujet :
" Ma conclusion est que le temps ne travaille pas contre nous et qu'il importe, pour cela, d'imaginer des solutions qui s'étaleront sur une longue période (...) je proposerais une série de grands objectifs nationaux : faire venir en douze ans un million de Juifs de plus, de telle sorte que vers 2020 la majorité du peuple juif vive en Israël ; développer le Néguev, qui est le dernier territoire où établir des colonies juives ; et rénover l'éducation selon les principes sionistes2 ".

Et dans le temps long, l'endiguement du conflit israélo-palestinien par du contrôle social violent s'inscrit dans le projet géostratégique américain d'intégration du ? Grand Moyen-Orient ". Dans cette optique le processus de paix multilatéral israélo-arabe aurait pour but de favoriser la modération de la position palestinienne, et permettrait à terme la rationalisation économique de l'ensemble proche-oriental et sa connexion aux économies du Golfe. Le règlement des questions irakienne et iranienne permettrait l' intégration économique (et à terme sécuritaire) de l'ensemble de la région ainsi qu'une ouverture vers l'Asie Centrale.

Saïda Bédar


1 - "Israel's Unwinnable War", The Economist, November 4th 2000.

2 - entrevue accordée à Ha'aretz le 13 Avril dernier, retranscrite dans L'Intelligent N° 2102-2103, 24 avril/7 mai 2001.





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