Le Débat Stratégique Nº56 -- Mai 2001
Concentration des exportations françaises d'armement
Par Jean-Paul Hébert
Le deuxième rapport1 au parlement sur les exportations d'armement de la France
vient d'être rendu public et apporte des informations intéressantes sur le sujet.
D'abord, on doit noter que ce rapport prend en compte un certain nombre d'
observations qui avaient été faites à propos du volume précédent. En
particulier, il donne des informations sur les cessions onéreuses et gratuites du
ministère, sur l'identification de la catégorie " armes légères et de petit
calibre " (ALPC), sur le fonctionnement de la CIEEMG (Commission
Interministérielle pour l'Etude et Exportations duMatériel de guerre). Il
donne un état des pays sous mesures d'embargo, ou sous mesures restrictives.
Les données sur les exportations françaises par pays présentent des séries
rétrospectives (1991-1999) des commandes et des livraisons, aussi bien
en monnaie courante qu'en monnaie constante. Il s'agit là d'une source
particulièrement utile pour comprendre les grands mouvements du processus
français d'exportation et on doit souligner cet effort de transparence.
L'examen de ces chiffres apporte des éléments précis2 : de 1991 à 1999, la
France a reçu 334 milliards de francs de commandes et a livré pour 264 milliards
de francs d'armements, soit des moyennes annuelles de 37 milliards de
francs de commandes et 29 milliards de francs de livraisons. Un niveau presque
deux fois inférieur à celui de la période 1974-1985.
Des clients privilégiés
La concentration des exportations sur un petit nombre de pays clients apparaît
clairement. Le rapport commente brièvement cette situation en écrivant
? les Emirats arabes unis (plus de sept milliards de francs de commandes par an
en moyenne entre 1991 et 1999, en francs constants 1999), l'Arabie saoudite (près
de six milliards de francs), le Qatar (plus d'un milliard de francs) et le
Royaume-Uni (plus d'un milliard de francs) ont un rang prééminent et stable
dans les exportations françaises " p. 40. La formulation est ambiguë à dessein et
évite de mentionner certains pays clients importants comme le Pakistan (au
quatrième rang pour les commandes cumulées 1991-1999) avec 13.3
milliards de francs, soit plus que le Qatar (12.7) ou le Royaume-Uni (12.5) et au
sixième rang pour les livraisons (11.1milliards de francs) soit plus que le
Royaume-Uni (7.8). L'autre client important qui n'apparaît pas dans ce
commentaire est à chercher dans la catégorie " divers ". En effet, les
données par pays sont présentées comme les livraisons ou commandes " par pays
membres de l'ONU " ce qui justifie la présence en fin de tableau d'une ligne
" divers " explicitée en note comme " Organisations internationales, Etats
non-membres de l'ONU et autres destinations ". Les livraisons aux
organisations internationales sont d'un volume très réduit. C'est donc parmi les
Etats non-membres de l'ONU qu'il faut chercher les clients réels. Trois Etats
sont dans cette situation : le Saint-Siège, la Suisse et Taïwan. Ce dernier pays
constitue l'essentiel des transactions d'armements. Or, les montants pour la
période 1991-1999 sont tout sauf négligeables puisqu'il s'agit de 60.2
milliards de francs de commandes (au deuxième rang, derrière les Emirats
arabes unis (63.6) mais devant l'Arabie saoudite (53.2) et de 51.8 milliards de
francs de livraisons (au premier rang devant l'Arabie saoudite 41.7 milliards
de francs). Cette discrétion du commentaire sur ces deux clients
souligne sans le vouloir que le maniement politique des exportations d'
armements n'est pas aussi simple qu'il y paraît.
La concentration des exportations françaises peut être caractérisée assez
simplement : sur 188 pays énumérés, 71 n'ont passé aucune commande dans la
période 91-993, 79 ont passé un montant de commandes cumulées inférieur à 1
milliard de francs4 et ne représentent
ensemble que 5% des exportations françaises qui sont principalement faites
auprès des 38 pays qui ont passé des commandes cumulées supérieures à 1
milliard de francs5. Mais la concentration est plus marquée encore,
puisque le premier client représente presque 20% du total, qu'il s'agisse des
livraisons ou des commandes, que la moitié des commandes est réalisée par les
trois premiers clients et la moitié des livraisons par les cinq premiers, et que le
niveau de 80% est atteint avec 13 pays pour les commandes et 17 pays pour les
livraisons.
Les zones Moyen-Orient - Magrheb et Asie-Océanie, prédominantes,
représentent plus de 70% des commandes et des livraisons sur la période. On
notera la faiblesse des pays d'Europe de l'ouest qui ne reçoivent que 16 à 17%
des commandes et des livraisons d'armement français. Les Etats-Unis
représentent un montant inattendu des livraisons françaises
(12.8 milliards de francs de livraisons sur la période 1991-1999, au quatrième
rang). Ce total s'explique d'une part, par la réalisation du contrat RITA au début
des années quatre-vingt dix et par la comptabilisation des contrats de
compensation en contrepartie des achats français d'avions Awacs puis Hawkeye,
comme le montre le fait que ces montants sont principalement situés dans les
années 1991-94 : en 1999 le montant des livraisons à destination des Etats-Unis
est retombé à un peu plus de 300 millions de francs.
Le ministère souhaite développer l'analyse économique de l'impact des
exportations et prévoit de favoriser des recherches sur différents aspects de ce
sujet. Au moment où le financement de la recherche en matière stratégique et
notamment dans les domaines qui touchent à l'industrie d'armement paraît
parfois évoluer vers une conception étroite de fournitures sans
problématique, une telle volonté réaffirmerait une recherche libre.
Jean-Paul Hébert
1 - Ministère de la défense, rapport au parlement sur les exportations d'armement de
la France. Résultats 1999, Paris, Dicod, avril 2001, 100 pages.
2 - Sauf mention contraire, toutes les données qui suivent sont exprimées en francs constants
PIB 1999.
3 - Et 72 n'ont reçu aucune livraison
4 - Et 79 ont reçu des livraisons cumulées inférieures à un milliard de francs
5 - même nombre pour les livraisons. Parmi ceux-ci certains ont passé des commandes
supérieures à 1 G.F mais ont reçu moins de 1 G.F de livraisons.
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