Le Débat Stratégique Nº56 -- Mai 2001

Les États-Unis et l'espace exogéographique

Par Alexis Bautzmann



Le processus actuel de globalisation demeure le plus souvent rattaché à des concepts économiques et financiers, parfois culturels, plus rarement géographiques. Les sciences géographiques s'accommodent mal des notions véhiculées par la globalisation (uniformisation, indifférenciation, ubiquité et virtualité spatiales notamment), et intègrent dès lors avec difficulté les nouvelles réalités issues d' un environnement international de plus en plus immatériel et globalisé.

La réalité spatiale d'un système-monde

Une évolution épistémologique nécessaire conduit à intégrer au sein d' un sous-ensemble spatial, que nous qualifions d'exogéographique1, les deux principaux espaces-vecteurs de la globalisation que sont l'espace cybernétique et l'espace extra-atmosphérique. Cette dimension spatiale singulière, issue des progrès accomplis dans les technologies aérospatiales et informatiques, aboutit à de nouvelles perspectives en matière d' analyse stratégique. Elle permet notamment de mieux rendre compte de la réalité d'une Global Dominance américaine essentiellement fondée sur la domination de l'espace exogéographique, support de la "nouvelle économie" et instrument privilégié d'un contrôle global des territoires.

Dès 1991, date de la signature de l' High Performance Computing Act définissant les modalités d'un leadership américain dans le domaine des technologies de l'information et de la communication, l'espace cybernétique s'est inscrit au premier rang des préoccupations politiques et militaires américaines. La création en 1993 d'une National Information Infrastructure servant de support au développement des autoroutes de l'information aux EU et son internationalisation en 1995 sous la forme d'une Global Information Infrastructure adoptée par les pays du G7 à Bruxelles en 1995, marquent deux étapes majeures dans l'édification d'une domination mondiale des États-Unis en matière infostructurelle. Une politique a vu le jour sous la présidence Clinton, aboutissant en janvier 2000 à la mise en place d'un National Plan for Information Systems Protection destiné à systématiser le contrôle américain de l' espace cybernétique, pour des motifs de sécurité nationale2. Parallèlement, de multiples systèmes d'interception et de contrôle électroniques ont été initiés par l'administration américaine, tels le logiciel de surveillance civil DCS 10003 développé par le FBI, le système FIDNet (Fedral IntrusionDetection : Network) destiné à contrôler les réseaux informatiques des agences fédérales, le JTF-CND4 protégeant les réseaux du Pentagone, ou encore le système EMERALD5 élaboré pour la DARPA. Ces systèmes électroniques constituent la partie émergée d'un édifice sécuritaire opaque, et complètent le réseau Echelon de la NSA, instrument premier d'un contrôle informationnel global sans équivalent dans le monde. Cette posture s'accompagne d'une dynamique de conquête de l'espace extra-atmosphérique, support privilégié d'une globalisation des télécommunications, et instrument indispensable à l'exercice d'une ubiquité informationnelle américaine

Territorialisation/sanctuarisation de l'espace extra-atmosphérique

Elle constitue la deuxième étape d'une domination de l'espace exogéographique par les États-Unis. Ce processus formalisé par le Pentagone sous le vocable explicite de Space Power conduit à une progressive militarisation de l'espace orbital. La création en janvier dernier du 76th Space Control Squadron chargé de tester les futurs systèmes d'armes orbitaux offensifs et défensifs de l'US Air Force (dans le cadre notamment de la Missile Defense), l'organisation à quelques jours d' intervalle par le Space Warfare Center du premier wargame spatial (Schriever 20016), le futur déploiement extra-atmosphérique d'armes à énergie cinétique antisatellites (KE-ASAT), ou encore le programme de satellites espions Future Imagery Architecture7 du NRO, incarnent cette projection de puissance.

Le droit international public avait jusque-ici protégé l'espace face aux tentatives d'appropriation et de militarisation8. La récente création d'un nouvel organisme inter-agences au sein du National Security Council répondant au nom de SIG Space9 devrait amplifier cette dynamique de conquête extra-atmosphérique. Chargé de coordonner les activités spatiales militaires, civiles et commerciales américaines, le SIG Space comporterait des représentants de la NASA, des Départements d'État et du Commerce, ainsi que des membres de la communauté du renseignement. Il aurait une fonction identique à celle du National Space Council au sein des précédentes administrations, et devrait conceptualiser et formuler une position américaine claire, homogène et unifiée sur les différentes thématiques spatiales. Ce remaniement traduit l'importance attachée à l'espace extra-atmosphérique par la nouvelle administration Bush. La création du SIG Space suit à ce titre les recommandations du rapport Rumsfeld sur " l' Organisation et le Management de l' Espace pour la Sécurité Nationale des États-Unis10 ". L'actuel Secrétaire américain à la Défense préconisait une collaboration plus étroite et un ajustement entre les programmes spatiaux militaires (l'US Air Force) et de renseignement (la CIA, le NRO et la NSA), ainsi que la création d'un poste de Sous-Secrétaire à la Défense pour l' espace et l'information. Le Pentagone poursuivrait en cela sa politique d' intégration des sphères cybernétiques et extra-atmosphériques entamée dès octobre 1999 avec l'attribution du JTF-CND à l'US Space Command. Cette décision avait permis à ce dernier d' apparaître comme l'instrument premier d' une future domination militaire de l' espace exogéographique par les États-Unis. La création du SIG Space pourrait dès lors lui ravir cette première place, au grand dam de l'US Air Force.

Alexis Bautzmann


1 - A l'opposé, nous qualifions d'endogéographique les espaces euclidiens terrestres (espace terrestre, espace maritime et espace aérien), l'union de l'espace endogéographique et de l'espace exogéographique étant de fait constitutif de l' espace géographique dans sa totalité.

2 - Dans les domaines à la fois économiques et militaires. La Chine figure à ce titre au premier rang des menaces potentielles. Cf. Annual report on the military power of the People's Republic of China, Report to Congress, Pursuant to the FY2000 National Defense Authorization Act, juin 2000.

3 - Digital Collection System

4 - Joint Task Force - Computer Network Defense.

5 - Event Monitoring Enabling Responses to Anomalous Live Disturbances.

6 - Ce Wargame, destiné à concevoir des méthodes et outils appropriés face à un éventuel " Pearl Harbour " spatial, a réuni en janvier 2001, 250 civils et militaires.

7 - Programme classifié, estimé à 25 milliards de dollars sur 20 ans, et qui devrait créer en Californie près de 20.000 emplois, dont plus de 5.000 ingénieurs. Les principales entreprises partenaires sont Boeing, Eastman Kodak et Harris Corporation.

8 - Traité des Nations Unies sur l'espace extra-atmosphérique de 1967.

9 - Senior Interagency Groupe for Space (organisme non encore officialisé par la Maison Blanche).

10 - Rapport paru le 10 janvier 2001.





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