Le Débat Stratégique Nº56 -- Mai 2001

Questions en amont politique de la Force Européenne

Par Alain Joxe



Il est nécessaire de ne pas perdre l'excellence en matière militaire comme en matière industrielle. Mais alors que la demande du marché et la loi du profit sert de régulateur à toute stratégie industrielle, la stratégie militaire dépend de la pensée politique qui n'est pas régulée mais régulatrice.

Où en est la réflexion proprement stratégique sur les missions de Petersberg que la Force de Réaction Rapide européenne (FRR) met en scène sans qu'un état major puisse encore exiger des hypothèses politiques, donc publiques avant de traiter les scénarios militaires ?

Modernisation technostratégique franco-britannique

Pour répondre à cette question, il n'est pas suffisant d'approuver une modernisation de l'appareil militaire, du matériel et du système de commandement, de l'interopérationnalité, des systèmes de systèmes et des éventuelles ressources à y consacrer. Il faut s'assurer que l'effort militaire ne va pas contre l'autonomie de jugement politique et opérationnel.

On est peut-être trop facilement heureux, depuis les accords de Saint Malo, du fait qu'on puisse effectuer ces tâches harmonieusement avec les Britanniques qui se trouvent à un niveau militaire et technologique comparable au niveau français et qui disposent de systèmes d'ajustement technologique fonctionnellement compatibles avec ceux des français. Cette modernisation conjointe risque d'être réussie mais ne s'appliquera pas nécessairement à l'hypothèse d'une crise dont les Etats-Unis refuseraient de se mêler.

Le lien avec l'Angleterre servira peut-être à attirer les Etats-Unis sur des positions plus européennes mais ne renforce pas en soi l'autonomie de cette force - à moins que les Britanniques ne soient en train de prendre un tournant plus net qu'on l'imagine, par inquiétude face au système Bush-Cheney-Rumsfeld.

Actuellement, on se satisfait techniquement du fait que la FRR de l'UE réunit dans une accolade des effectifs et des armements couvrant l'ensemble des types de moyens. En ajustant la compatibilité et la modernisation des capacités qui sont représentées dans l'échantillon, on revoit à peu près 80% de l'ensemble des capacités françaises. Mais, on ne se demande pas d'une manière explicite si l'ajustement technostratégique n'entraîne pas un ajustement stratégique, aboutissant à la définition d'un système de force dont on n'a pas clairement en amont défini les missions et qui serait donc homogénéisé et modernisé avant tout sur des critères techniques et capacitaires.

Le problème doit être indiqué aux pouvoirs politiques européens et traité comme tel par des réponses proposées au questionnaire nouveau qui s'impose du simple fait du surgissement de la FRR.

Trois questions nouvelles

La première question, originale, est qu'il faut identifier les cas où l'Europe interviendrait sans l'OTAN, c'est-à-dire sans le soutien aérosatellitaire américain. L'effort à fournir pour définir de telles conjonctures est un effort d'analyse des critères américains. La question reste trouble depuis le changement de présidence américaine. Pour problématiser opérationnellement cette hypothèse, il faut, en amont, avoir identifié les missions de prévention de la guerre, de maintien ou de rétablissement de la paix qui pourraient ne pas avoir l'aval des Etats-Unis et qui auraient l'aval de suffisamment d'Etats européens pour constituer un intérêt commun incontournable. La question d'une unité de vue sur le Moyen-Orient commence à se poser.

Deuxième question originale : il faut identifier les cas où l'Union Européenne est tellement engagée au niveau de ses propres principes qu'elle ne pourra éviter de s'engager collectivement dans l'usage de la force s'il le faut pour défendre ses intétêts ou sa conception du bon voisinage ou de l'ordre mondial. Il s'agit ici de distinguer dans l'abondance tiède des discours européens, les points clé, les intérêts stratégiques généraux de l'Union. Cela suppose non seulement un débat entre spécialistes mais aussi une écoute particulière des opinions. Aucune instance européenne n'est chargée de cette écoute européenne, puisque la souveraineté européenne n'existe pas. Mais, l'opinion publique européenne se réveillera sur cette question à chaque crise.

La troisième question originale serait finalement de se poser la question de savoir si certains intérêts particuliers ou tout à fait spécifiques d'un seul pays européen ou d'une seule région sont susceptibles d'être si fondamentaux pour la sécurité d'une nation ou d'une région qu'il est impossible que les autres pays refusent de coopter cet intérêt particulier comme intérêt commun.

Intérêts frontaliers,
intérêts carrefours,
intérêts méditerranéens


C'est le cas, par exemple, des intérêts vitaux, locaux des pays " frontaliers ". L'Europe ne pourra se désintéresser de la Pologne dans un conflit avec la Bielorussie, ni de l'Ukraine dans un conflit avec la Roumanie. Il ne suffit pas de se dire qu'évidemment dans de tels cas, l'alliance atlantique serait directement convoquée car cela ne serait pas nécessairement souhaitable.

Un intérêt vital peut être aussi au centre du dispositif global. La France n'a plus de frontières risquées mais c'est le carrefour logistique de l'Europe de l'Ouest. L'Allemagne n'a plus de frontières à risque mais c'est le carrefour de l'Europe de l'Est. Ces deux pays sont conviés à avoir des idées générales convenant aux idées particulières des borduriers.

Enfin, la Méditerranée est une zone particulière dans laquelle l'Europe s'est engagée dans une politique de principe sécuritaire de bon voisinage, dans une forme spécifique par le processus de Barcelone. Elle va devoir bientôt reprendre des responsabilités dans le processus de paix pour le Moyen-Orient engagé à Madrid, vu l'échec du processus d'Oslo.

Il est utile d'encadrer les options politico-stratégiques européennes pour que s'expriment autre chose que des bons sentiments libéraux et pacifiques à propos de l'acquisition d'une capacité autonome de défense, et que ce dévoilement serve à mener un débat démocratique.

Alain Joxe




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