Le Débat Stratégique Nº57 -- Juillet 2001
Les émeutes en Algérie
Par Nourredine Abdi
Les émeutes en Algérie ont debuté
après le décés d'un adolescent dans des
locaux d'une gendarmerie de Kabylie,
le 18 avril, puis de l'interpellation le 22,
toujours dans la même région, de deux
lycéens. Les émeutes dans la région de
Bedjaïa, s'étendirent ensuite à toute la
Kabylie. Les manifestants s'attaquant
avec des pierres aux gendarmes jusque
dans leurs casernements, ainsi qu'à d'
autres édifices publics, mairies et sièges
de partis.
La répression a été aussi brutale qu'
immédiate, entrainant en quelques jours,
la mort de plus de soixante jeunes et des
centaines de blessés. S'y ajoutent les
insultes et humiliations de tous genres,
des détentions arbitraires, la destruction
de stèles-symboles, des agressions
physiques qui entretiennent ainsi la
colère, voire la haine de la population.
Ce mouvement eut des répercussions
ailleurs dans le pays. A travers des
manifestations de soutien à Alger, à l'
initiative d'organisations
majoritairement ou entièrement kabyles.
Celle du 14 juin, à l'appel des comités
de village de Kabylie, fut sauvagement
réprimée avant même qu'elle ait
commencé : des voyous soutenus par la
police, attaquant des jeunes ; plusieurs
morts et des dizaines de blessés
poursuivis jusqu'à l'intérieur de l'
hôpital. Dans les jours qui ont suivi, à
Alger, quatre cadavres sont rejetés par la
mer ; d'autres retrouvés dans les
morgues de la capitale ; une centaine de
disparus.
Si la tendance à une contestation
généralisée et à une certaine solidarité à
travers le pays avec la Kabylie existe, les
manifestations de révolte n'ont dépassé
le cadre de cette région, que pour s'
étendre à quelques villes surtout de l'
Est du pays, en pays berbère. Elles
consistent en des actions ou des
réactions sporadiques de jeunes,
durement réprimées par la gendarmerie
ou les forces du ministère de l'Intérieur.
Certaines marches ne sont pas
entreprises par les jeunes contestataires
ou ceux qui les soutiennent, mais sont
organisées et encadrées par des
personnages au comportement
équivoque.
Si un tel mouvement a été, dès ses
débuts, l'occasion de l'expression de
revendications claires et précises, les
attitudes, réponses et initiatives du
pouvoir et de l'oligarchie militaire et
même celles de la classe politique y
compris de l'opposition, ont montré un
décalage, voire une déconnexion par
rapport au pays réel.
Une contestation socio-économique
- - Les jeunes manifestants, en Kabylie
et un peu dans l'Est du pays,
dénoncent d'abord les conditions
misérables dans lequelles ils vivent du
fait du chômage, du manque de
logement... et l'avenir bouché. "
Donnez-nous du travail et il y aura le
calme, donnez-nous des logements, il y
aura le calme, redonnez-nous l'espoir et
il y aura du calme ", clamaient les
manifestants à Tizi Ouzou1.
Ils dénoncent le comportement à leur
égard en tant que jeunes, des autorités en
général et en particulier celui des
gendarmes. La " hogra ", à la fois
injustice et mépris, alimente l'hostilité
de la jeunesse de tout le pays vis à vis du
système.
En octobre 1988, il y eut une première
secousse de même nature. Des
manifestations avaient donné l'occasion
à l'armée de sévir, tuant quelques 500
manifestants. Ce mouvement ne s'était
pas étendu à la Kabylie.
Aujourd'hui, les manifestations en
Kabylie renouent avec l'expression de
cette désespérance de la jeunesse. Les
revendications portent, comme en 1988,
sur les conditions de vie d'une jeunesse
défavorisée majoritaire au sein de la
population.
Certes l'appartenance commune au pays
kabyle avec son système
socio-identitaire propre, sa langue, a
facilité l'extension de ce mouvement de
protestation en même temps que sa
localisation dans cette région. Mais l'
expression de revendications en rapport
avec l'identité kabyle est marginale dans
le cadre des émeutes. Comme disait un
manifestant : " Tamazigt (la langue
kabyle), son jour viendra ". Il y a une
analogie entre 1988 et 2001, plutôt qu'
avec le " printemps 1980 " qui avait été
l'occasion de l'expression uniquement
de l'identité kabyle et de la
revendication de sa reconnaissance.
Par rapport aux émeutes d'octobre
1988, la " hogra ", à la fois injustice et
mépris dans la mesure où celles-ci ont
pris plus de dimension, résument
actuellement le mécontement de la
quasi-majorité de la jeunesse algérienne.
Si le comportement de la gendarmerie
aujourd'hui en Kabylie est aussi brutal
que celui de l'armée ailleurs dans le pays
en 1988, les actuels émeutiers ont
souvent entrepris de viser
particulèrement ce corps. La pratique du
terrorisme qui s'est répandue en Algérie
à l'initiative des islamistes depuis 1992,
pouvant avoir influencé ainsi les
comportements au point de les faire
évoluer dans ce sens.
Nouvelle aussi est la dénonciation du
régime lequel est traîté de " pouvoir
assassin " y compris dans les
manifestations
de soutien organisées hors de Kabylie,
à Alger et ailleurs, comme à Paris. Les
émeutes actuelles sont dirigées contre le
pouvoir considéré comme
militaro-policier, même si ce sont d'
autres forces que l'armée qui se trouvent
en première ligne dans la répression des
manifestations. Le rôle de cette armée
dans les massacres attribués aux
terroristes islamistes se trouvant de plus
en plus stigmatisé, d'où peut-être sa mise
en veilleuse.
Ces caractéristiques nouvelles de la
révolte des jeunes en Kabylie se
retrouvent dans les émeutes ayant éclaté
hors de cette région, comme dans l'Est
de l'Algérie.
-
- L'oligarchie militaro-policière au
pouvoir réagit comme en 1988. Elle n'est
prête à aucune concession et le recours à
la force se traduit par le nombre des
victimes, y compris parmi les forces de l'
ordre. S'inscrivent dans cette logique
les déclarations et promesses du chef de
l'Etat faites toujours hors de la Kabylie,
voire même à partir du Sud du pays, c'
est-à-dire à l'écart d'un public
susceptible d'une solidarité avec les
émeutiers. Ainsi de la constitution d'
une commission d'enquête, de la
révision de la constitution pour
reconnaître le fait berbère, de la
proposition d'ouverture d'un dialogue.
Ceci en même temps que l'expression de
menaces contre les manifestants ou d'
accusations non voilées contre des
organisations politiques nationales ou
même de la France comme ayant joué un
rôle dans le déclenchement des émeutes.
Or, une " démission " du président
Bouteflika favoriserait une diminution
de la tension, ou redonnerait un nouveau
faux espoir à la population, du moins une
partie d'entre-elle, prête à s'accrocher à
toute illusion. Aussi le pouvoir est-il
réduit à recourir, en plus à l'usage de la
force. De grandes manoeuvres de
désinformation et des manipulations,
tentent d'isoler la Kabylie en présentant
son mouvement comme étant séparatiste,
antinational, voire prédateur. Il s'efforce
de dresser la population du pays contre
cette région, en diabolisant cette révolte.
Il y parvient dans une certaine mesure, n'
hésitant pas à créer les conditions d'un
conflit entre Algériens qui lui permet
non seulement de réduire le
mécontentement, mais surtout d'éviter
une propagation du mouvement à travers
l'ensemble du pays et de se légitimer
dans la voie de la répression.
Nourredine Abdi
1 - La Tribune du 2-5-01.
2 - Le Jeune Indépendant du 25-5-01.
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