Le Débat Stratégique Nº57 -- Juillet 2001
Space power et asymétrie
Par Jean Michel Valantin
L'administration Bush s'apprête à
imposer au département de la Défense,
DOD une refonte organisationnelle,
stratégique et capacitaire par l'
implantation de nouvelles politiques
militaires spatiales. Le but est d'extraire
la Communauté de Sécurité Nationale des
modalités administratives de la guerre
froide pour l'obliger à intégrer1 le
nouveau paradigme asymétrique, dont
doit découler la globalisation des
capacités de projection de force grâce à la
maîtrise du médium spatial. La promotion
du " space power " s'apparente à un
cheval de Troie de l'asymétrie pour
pénétrer les institutions, les pratiques et
les représentations de Sécurité
Nationale.
Adaptations institutionnelles
Depuis le 8 mai2, de nombreux
changements ont été annoncés. Les
nouvelles stratégies spatiales doivent
être fondées sur une réorganisation des
relations interservices, en attribuant un
rôle central à l'Air Force, dont les
quartiers généraux et les commandements
opérationnels doivent se réaligner pour
lui permettre de " mieux s'équiper, s'
entraîner et s'organiser à des missions
spatiales, tout en s'assurant que l'Air
Force prendra la tête des activités
spatiales au sein du DOD3 ".
Cet ajustement des chaînes de
commandement concerne aussi les trois
autres services, l'Office of Secretary, le
NRO et le SPACE COM. Le secrétaire à
la Défense et le directeur de la CIA
doivent mettre au point et suivre les
programmes spatiaux de sécurité
nationale. Ces rencontres font partie
d'une nouvelle architecture intégrée de
défense et de renseignement, de
reconnaissance et d'imagerie. "Ces
changements concernant la sécurité
nationale, le management spatial et les
changements organisationnels sont une
partie de nos efforts initiaux pour
transformer le department, l'
establishment de sécurité nationale
pour réformer les structures, les
procédures et l'organisation du DOD.
Ils aident les Etats-Unis à se focaliser
sur les besoins spatiaux des stratégies
de sécurité nationale au 21è siècle4".
Une volonté de rupture pour entrer
dans l'asymétrie est affichée
dépendance du quotidien des citoyens
et de l'institution militaire par rapport
aux matériels et fonctions spatialisés,
pour les communications, l'information,
la coordination des ordinateurs, la
surveillance globale, la navigation
aérienne, maritime et terrestre, et le
ciblage de précision.
Cette dépendance présentée en termes
asymétriques, comme une vulnérabilité,
une faille de la puissance, le rapport à l'
espace permet la globalisation de l'
économie et de la puissance correspond
aussi à une "fenêtre de vulnérabilité".
La reconceptualisation spatiale de la
vulnérabilité va de pair avec celle de la
menace : " Il y a des nations, là dehors,
qui nous sont hostiles. Et elles sont
aussi présentes dans l'espace. Elles ont
des armes comme des lasers, des
satellites tueurs, et des armes à
impulsion électro-magnétique, et nous
devons être prêts à reconnaître cette
menace5 ". Cette description substitue
le capacitaire à l'intentionnalité
politique hostile, est aussi une
description voilée de la Chine, et opère
la fusion entre le langage de l'asymétrie
spatiale et la NMD.
L'objectif des stratégies spatiales est la
production de stratégies opérationnelles
fondée sur le ciblage, le " zero mort " et
la réduction au maximum des dommages
collatéraux, tout en lançant la
production de technologies et de
matériels spatiaux nouveaux6. Les
" modérés " du space power, opposés à
une militarisation rapide de l'espace par
" weaponization " sont l'objet d'
attaques dans la presse nationale7 tandis
que les lobby spatiaux concentrent leurs
efforts sur le Congrès8.
Le discours sur la vulnérabilité
asymétrique spatiale redéfinit la
dissuasion en termes classiques par la
protection des stations terrestres et des
liens terre / espace, par le rappel de l'
interdépendance internationale due à l'
utilisation des satellites. Il justifie l'
annonce par le Secrétaire à la défense de
l'installation de systèmes d'armes en
orbite pour parvenir au " space control
", forme opérationnelle de la suprématie
spatiale et néo-conventionnelle de la
dissuasion par une maîtrise du temps et
de la décision. La quasi-immédiateté de
la réponse à toute activité hostile dans l'
espace devant annuler le temps de l'
intervention.
Le space power est aussi le moyen
d'une infiltration spatiale et
cybernétique des vulnérabilités de l'
ennemi. D'où l'opportunité de projeter
des stratégies asymétriques sur des
adversaires asymétriques. On renverse de
la problématique de vulnérabilité en
problématique de projection de force ou
de menace.
Le space power est la modalité actuelle
de concentration de la puissance
américaine dans l'environnement
international globalisé, et crèe de
nouvelles formes d'influences
politiques, avec la relance des
? consultations " sur les traités
internationaux ABM, l'utilisation
? pacifique " de l'espace, militaire, par
l'accroissement de la supériorité de
ciblage et de décision. Il définit l'ennemi
asymétrique, spatial et géopolitique en
renforçant la centralité américaine dans le
système monde. Cette influence est aussi
annoncée sous forme coercitive avec les
armes spatiales et l'amélioration de la
jointness / readiness sous parapluie
spatial et par la fusion de l'air power, du
space power et du cyber power.
L'implantation organisationnelle du
space power - annonçant l'implantation
budgétaire et industrielle - correspond à
une recomposition du rapport
hégémonie / coercition par les stratèges
américains qui pensent la globalisation.
Jean Michel Valantin
1 - Rapport de la Commission Rumsfeld,
Report of the Commission to Assess US Security
a Space Management and Organization.
2 - 8 mai : Secretary Rumsfeld Announces
Major National Security Space Management
and Organizationnal initiative.
dlnews_sender@dtic.mil
3 - Idem
4 - Déclaration de Donald Rumsfeld, le 9 mai
2001, Secretary Rumsfeld Outlines Spece
Initiatives, dltranscripts-sender@DTIC.MIL
5 - Sénateur Bob Smith, porte-flamme du
space power au Congrès, lors de la conférence
de presse du secrétaire Rumsfleld, le 9 mai
2001.
6 - Comme les avions spatiaux et
hypersoniques. Hypersonic Strategy Stes Stage
for " Next Great Step ", in Aviation Week and
Space Technology, march 26, 2001.
7 - Bill Gertz, Inside the Ring, in Washington
Times, 11 mai 2001.
8 - Entretien avec John Lang, assistant aux
affaires spatiales du sénateur Bob Smith, le 9
avril 2001.
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