Le Débat Stratégique Nº57 -- Juillet 2001

Géopolitiques

Par André Brigot



AT Mahan Influence de la puissance maritime dans l'histoire, Préface d'Alain Guillerm, Paris, C. Tchou, collection " les Introuvables ", 2001 435 frs

Carl Schmitt Le Nomos de la terre dans le droit des gens du jus publicum europaeum, PUF, 2001, 364 p, 395 frs

L'Eurasisme et la Russie

Les coïncidences éditoriales mettent ces dernières semaines à la disposition des réflexions géopolitiques plusieurs ouvrages majeurs.

Il faut savoir gré aux Editions Tchou, et au préfacier Alain Guillerm de donner une nouvelle traduction du livre fondateur de l'Amiral Mahan, paru en 1890 aux Etats-Unis et devenu introuvable en français. Avec T.Roosevelt, Mahan fut à l'origine de l' US Navy, et de la maxime qui reconnaît la dette : " Il n'y a qu'un dieu : Poséidon, l'US Navy est son Eglise et Mahan son prophète ". Mais au delà des capacités matérielles, Mahan fondait aussi la géopolitique américaine ; Mac Kinder apportera quelques années plus tard la version britannique, l'ensemble dégageant les conditions de domination des puissances de la mer sur la puissance de la terre.

Le livre a d'abord un intérêt historique : il couvre une guerre maritime de cent ans (1660-1783) et rend hommage aux efforts de ceux qui, de Colbert à Louis XVI, voulurent donner à la France les capacités d'accès et de contrôle de l'espace marin. Mahan souligne l'importance, dans les échecs français, du blocage social exercé par les amiraux de la haute noblesse sur l' ascension des officiers ne pouvant présenter les quatre quartiers de noblesse. Mais cette étude fournit surtout la base des développements géopolitiques anglo-saxons au XXè siècle. A la supériorité absolue des blancs sur le reste du monde, il fallait aux puissances maritimes ajouter le contrôle des puissances de la terre, et d'abord de l'Eurasie, notamment en empêchant l' alliance entre l'Allemagne et la Russie.

On considère le plus souvent avec une extrême méfiance la géopolitique, et particulièrement les géopoliticiens " continentaux ", effectivement impliqués dans la révolution conservatrice et parfois participants directs de l'essor du nazisme. Carl Schmitt (1888-1985), dont paraît l' œuvre majeure de philosophie du droit international, fut professeur de droit public. Sa collaboration avec le régime nazi entraîna la suppression de sa chaire après 45. Ceci rappelé, faut-il renoncer à le lire ?

Schmitt part d'un préalable : le caractère terrien de tout ordre juridique véritable, " la prise de terre " comme élément fondateur d'une division spatiale du globe. On peut entendre ce fondement comme justification de l' appropriation, éventuellement par la force ; mais il est aussi possible d'y voir l'affirmation de la " circonscription ", d'un processus démocratique, condition de l'expression d'un démos. A partir de cette division spatiale Schmitt étudie la construction de l'ordre juridique global européen, qui visait, à partir du XVIè, non à évacuer la guerre, mais à la limiter. A l'intérieur, de cet espace on va en effet sortir de la problématique de la " guerre juste " pour entrer dans celle d'une guerre réglementée, faisant des adversaires des " ennemis justes ".

Ce droit des gens " européens ", délimite cependant un autre espace, de non-droit à l'extérieur de l'Europe. D' abord celui de la mer, puis celui des conquêtes terrestres coloniales. Les traités de paix de 1919 et 1920 et la SDN permettent de lire la mort de cette construction, sans véritablement instaurer un nouvel ordre juridique universel. A travers la position wilsonienne, on va assister à une criminalisation de l'ennemi, mais aussi à une indifférenciation des espaces. Cette sortie de la guerre " réglée ", pousse selon Schmitt vers la guerre d' anéantissement, par ailleurs ouverte par les moyens techniques. Surtout, à travers cette remise en cause de la guerre classique et du droit des gens de l'ordre européen s'affirme la domination de l' acteur américain à la fois universaliste (économiquement) et non impliqué (politiquement). Le Nouveau monde, s' érige en vraie civilisation, face à une Europe co! rrompue, et s'affirme sur l' ensemble de l'hémisphère occidental. L' interventionnisme, juridiquement sous la forme de la reconnaissance des Etats, va ouvrir aux Etats-Unis la capacité à faire et à dire le droit.

Constitué à partir d'études réalisées de la fin des années vingt jusqu'en et 1950, cette somme conservatrice a le mérite d' ouvrir sur des perspectives d'une surprenante actualité, notamment en ce qui concerne la relation Etats-Unis-Europe. La renvoyer aux délires fumeux et criminels du nazisme serait se priver d'outils conceptuels remarquables pour penser les espaces aujourd'hui. A la fois à travers la question de l'unipolarité ou de la multipolarité d'un ordre universel et à travers la question de l'espace "deteritorialisé", c'est-à-dire l'espace extra-atmosphérique (celui des anti-missiles par exemple) ou l'espace cybernétique.

Encore moins lues que les réflexions de C. Schmitt, des éléments de la géopolitique russe commencent à circuler. F. Thom, dans la Revue de défense nationale1, cherche à rattacher sur un mode très critique, sous le titre "Les ambitions russes en Europe", certains éléments de la politique étrangère russe à des géopoliticiens contemporains.

Ces conceptions trouvent leurs racines dans l'œuvre2 de Savitski (1895-1968) ; économiste de formation il développe un mouvement dit " eurasiatique ". Plutôt que l'Allemagne, il proposait de considérer la Russie comme occupant la position centrale d'un continent, non en tant que partie de l'Europe ou continuation de l'Asie, mais comme un monde indépendant, une réalité historico-culturelle. L'Eurasie n'est pas un continent, mais une idée qui s' incarne le mieux dans l'espace et la culture russe, en tant que civilisation fondée à la fois sur la tradition orthodoxe et la culture slave et sur la tradition nomade turque. Les Russes ne sont pas seulement une branche des slaves orientaux, mais une ethnie qui mêle les éléments slaves et turcs, et explique la dualité de la nature de l'Eurasie. Alors que l'Europe juge barbare tout ce qui d! épass e sa conscience littorale, les russes sont porteurs de l'" esprit mongol ". Par ailleurs, l'Etat eurasien devait se construire de haut en bas, à partir d'une impulsion spirituelle donnée par des élites rassemblant des formes de gouvernement non démocratique, non libérales, c'est-à-dire éloignées de l'esprit marchand et matérialiste.

Son disciple Goumiliov3 (1912-1992) poursuit des travaux d'anthropologie sur les périodes anciennes des peuples nomades de la steppe et fait lui aussi de l'orient eurasien non une terre de barbares périphériques mais " l'alliance de la forêt et de la steppe ". Au delà des dérives idéologiques, ces conceptions trouvent un écho chez tous ceux qui refusent une histoire mondiale monopolaire et veulent considérer l' Eurasie du nord-est comme source d'un processus de civilisation alternatif à l' occident.

Elles s'incarnent dans des milieux d' opposition divers, souvent nationalistes et opposés aux réformes libérales de 1991-1994. Leur principal porte-parole actuel est Alexandre Dougine, qui a publié un " Fondements de la géopolitique " et s'exprime dans la revue Elementy ainsi que sur un site anglophone. Il oppose une idéologie nationale à l'occidentalisme libéral qu' il juge destructeur de la société russe, mais aussi à un nationalisme ethnique. Au contraire, son " socialisme eurasien " devrait s'appuyer sur des pays comme l'Inde ou des pays islamiques comme l' Iran, mais aussi la Turquie. L'Europe pourrait être une alliée, l'adversaire principal de cette tentative de se dégager des influences occidentales étant les Etats-Unis.

Il ne suffit pas de dénoncer la brutalité du gouvernement russe pour cacher celle, économique sociale et spirituelle à la quelle sont soumises les populations ? eurasiennes ". Ces conceptions néo-eurasiennes trouvent un écho chez les nouveaux responsables russes et doivent être prises en compte dans la volonté de reconstruction d'une identité qui passe aussi par une dimension territoriale, donc géopolitique.


André Brigot


1 - Revue de Défense Nationale Avril 2001. On trouve la même approche critique sous la plume de M. Jégo dans Le Monde.
2 - Savitski, Continent Eurasie, Moscou Agraf, 1997
3 - Goumiliov, L'ethnogénèse et la biosphère de la terre, Moscou, Ed. de l'Institut DIDIK, 1997


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