Le Débat Stratégique Nº57 -- Juillet 2001
Israël : le religieux, le militaire et le politique / le bon, la brute, etc.
Par André Brigot
La visite en France du président syrien
a donné un nouvel exemple de la
régression religieuse à laquelle
aboutissent les impasses politique au
Proche-Orient. Pour protester contre les
déclarations antisémites de Bachar El
Assad, on a vu s'organiser des
manifestations appuyées par des
évêques. Il est plus facile de condamner
l'antisémitisme que de se prononcer sur
le sionisme.
Le symbolique
La dimension religieuse des
affrontements en Israël/Palestine est
indéniable, inévitable.
Les actes, les colonisations les
revendications, renvoient sans cesse au
symbolique. C'est vrai en
Israël/Palestine, comme à l'extérieur. Les
fondamentalistes religieux des trois
monothéismes interviennent à tout
niveaux, sur-interprétant la lecture des
faits. Les alliances les plus étranges
surviennent, principalement entre tous
les tenants d'une lecture littérale, non
interprétée, des textes sacrés. Les
fondamentalistes évangélistes
américains, partisans d'une lecture
littérale de la bible, font de la présence
des juifs en Palestine une condition au
retour du Messie et appuient par
conséquent les occupations sionistes les
plus radicales. Il serait naïf de penser qu'
Hassez el Assad n'exprime pas l'
opinion d'un grande partie des chrétiens
arabes, ébahis devant une accusation d'
anti-sémitisme puisqu'ils sont eux
mêmes sémites et rejettent a bon droit le
génocide sur les Européens.
La France comporte la plus grande
communauté juive après les Etats-Unis ;
la deuxième religion y est aussi l'Islam.
Ces deux communautés sont évidemment
concernées ; de même que les chrétiens,
par la petite minorité de
palestiniens-chrétiens, mais aussi par le
statut de Jérusalem. Ces raisons
symboliques respectables pèsent sur la
perpétuation d'une situation qui peut
avoir à tout moment des conséquences
sur ces communautés en France.
Mais tout se passe comme si la
focalisation sur le symbolique et l'
identitaire, en paralysant la réflexion
politique, renvoyait sur la violence et la
force.
Le militaire
On constate une incapacité des acteurs à sortir politiquement de l'affrontement
en cours. Certes, les propositions de Barak le 15 juillet permettaient d'
avancer et l'on voit toujours mal les raisons de leur rejet par Arafat. Mais l'
histoire de la pratique israëlienne des négociations et du non respect des
engagements rétablit largement la balance. Quoi qu'il en soit, Israël, et la
plupart des communautés juives de la diaspora n'envisagent plus que des
évolutions militaires et s'y enferment.
Quelles sont, dans ce cadre les issues envisageables, même les plus radicales ?
- Faire d'Arafat une sorte de Pétain ; il fait ce que demande Sharon, s'efforce d'
enfermer les leaders radicaux.
- Construire des bantoustans et pratiquer ouvertement l'apartheid.
- S'orienter vers une purification ethnique et construire un Etat-ghetto.
Ces scénarios de force, en partie
appliqués, sont clairement sans issue à
moyen terme. Pour des raisons d'image,
pour des raisons de coûts, mais surtout
et en dernier lieu pour des raisons
démographiques. Plus de 20 % de la
population d'Israël n'est pas juive
(Palestiniens, Russes pour partie) et les
évolutions démographiques accroîtront
implacablement cette tendance.
Le politique
Mais pour des raisons idéologiques (l'antisémitisme chrétien) et historiques
(l'antisémitisme nazi du génocide) il semble impossible de tenir un discours
politique critique. Il ne peut s'appuyer que sur les positions de droit
international sans cesse rappelées, sans cesse violées ou sans effets. Un tel
discours est devenu quasi-impossible vis à vis d'Israël qui bénéficie d'un
statut d'impunité en raison de son passé, symbolique et historique. Or
cette impunité contribue à rendre l'opinion malade, autiste et l'enfonce
dans un discours politique incohérent. Les sondages donnent 70% de la
population à la fois pour des solutions militaires et des arrangements définitifs
avec les Palestiniens. Il ne suffit pas de condamner Sharon : si l'on retire des
électeurs les Palestiniens, on voit que 70% des juifs ont voté pour lui, en
toute connaissance de sa personnalité. La population juive est de plus en
plus proche des réactions des pieds-noirs radicaux sans issue
politique pensable.
Enfin, l'appauvrissement concret des Palestiniens fait se côtoyer une
population jeune, misérable avec de jeunes israéliens au niveau de vie et aux
pratiques occidentales. Si les parents du jeune kamikaze contre la boite de nuit
déclarent à la télévision qu'ils sont persuadé que leur fils est assis à la droite
d'Allah, on peut aussi lire cet attentat comme l'expression d'une haine
économico-sociale, à rapprocher des attitudes de la jeunesse algérienne vis à
vis du pouvoir et de ses membres. Le cousin du roi du Maroc faisait le même
constat dans un article très critique1.
Les Européens ne sont pas à l'écart de ces risques. Ils ont tenté d'atténuer le
potentiel conflictuel provoqué par l'accroissement de l'écart entre les rives
nord et sud de la Méditerranée. Leurs modestes actions et les financements qui y
sont liés devaient être coordonnées dans la relance du " Processus de Barcelone ".
Celui-ci a été annihilé en novembre 2000
en raison de la situation des palestiniens
en Israël et dans les Territoires occupés.
La plupart des régimes arabes utilisent
cette attitude intransigeante comme
justificatif vis à vis de leurs opinions
publiques. Ces blocages aggravent les
difficultés économiques et les
investissements indispensables à une
croissance toujours inférieure à l'essor
démographique. Les Européens,
indirectement à travers l'ONU,
directement en direction de l'autorité
palestinienne, financent dans une
proportion des 2/3 la situation existante
des palestiniens. Si ! milita irement Israël
est un Etat américain, commercialement au
moins il est dépendant de l'Union. Des
sanctions commerciales peuvent être
appliquées ; elles l'ont été en 82 comme
moyen de pression envers Israël, avec
succès.
Enfin, l'hypothèse d'observateurs
internationaux, de plus en plus évoquée,
intégrerait sans doute des éléments
européens.
Afin de déconstruire les dérives
religieuses du conflit, de sortir d'
impasses militaires de plus en plus
évidentes, la diplomatie européenne,
appuyée sur les intérêts mêmes de nos
Etats semble capable de contribuer à
sortir de l'impasse. A défaut, l'instabilité
ne peut que s'accroître dans toute la
Méditerranée.
André Brigot
1 - Le Monde, Juin 2001
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