Le Débat Stratégique Nº57 -- Juillet 2001

La prochaine QDR américaine : une shopping list de capacités ?

Par Saïda Bédar



La prochaine Quadrennial Defense Review (QDR), entérinera sans doute l' abandon du scénario des deux conflits régionaux presque simultanés, autant pour des raisons budgétaires que stratégiques. Le Pentagone estime ne pas pouvoir assurer à la fois la continuité des programmes traditionnels selon le scénario des deux MTW (Major Theater War), et investir dans le processus de transformation de l'institution et de la stratégie. Fin 1998 le général Shelton, chef de l'état-major interarmes, avait établi qu'il manquait 175 milliards de entre 2000 et 2005 pour obtenir un niveau de force QDR1. Le Congress Budget Office estime qu‡ ?il fa udrait une augmentation annuelle de 80-90 milliards de dollars (constants) pour payer le matériel2. Le budget de la défense pour l'année fiscale 2001 était de 296,3 milliards de dollars, soit 3% du PNB. Pour l'année fiscale 2002 l' Administration Bush propose un budget de 328,9 milliards de $, avec des augmentations pour la qualité de la vie, la readiness et la R&D, le montant alloué au procurement demeurant inchangé dans l'incertitude pré-QDR (selon Rumsfeld, le sort de certains systèmes d' armes se décidera pour l'année fiscale 20033) . Au delà des pressions budgétaires, le scénario des deux MTW est rejeté comme le " scénario de la dernière guerre " (celle du Golfe), éloigné de la réalité conflictuelle d'aujourd'hui (Balkans) et du futur (asymétrie, défense antimissile, space control et infodominance). L' extension géographique et sociospatiale des conflits est désormais une donnée de tout scénario " QDR " :
" Les adversaires futurs peuvent utiliser les capacités conventionnelles sophistiquées pour nous dénier l'accès aux théâtres d'opérations lointains. Et alors qu'ils ont accès à toute une panoplie de nouvelles armes qui leur permet d'étendre la "deadly zone" pour inclure notre territoire, notre infrastructure, nos moyens spatiaux, notre population, nos amis, et nos alliés, nous nous rendons compte que les conflits du futur ne seront plus confinés à leur région d'origine4 ".

Cette extension sociospatiale potentielle des conflits s'accompagne d' une extension du champ capacitaire de la menace : le terrorisme et " les attaques par des forces spéciales ", les cyberattaques, l'usage des missiles balistiques et de croisière, les sous-marins silencieux, les radars anti-aériens et les capacités de brouillage des satellites. La prochaine QDR devrait promouvoir le développement de capacités d'action rapide avec peu de besoin en réinforcement des forces déployées à l' étranger. La capacité régionale incluerait " si nécessaire " l'occupation du territoire ennemi et le changement de régime (ne pas répéter le scénario guerre du Golfe !). D'une manière générale la montée en puissance capacitaire est considérée comme la garantie contre les menaces futures et un moyen de dissuader tout adversaire potentiel de développer des capacités sophistiquées.

La shoping-list des capacités à développer est plutôt longue

- les capacités humaines ;
- l'expérimentation, y compris d'unités militaires innovantes ;
- le renseignement pour détecter les intentions, les capacités et les attaques ;
- les capacités spatiales, de renseignement et observation, et de contrôle et protection des systèmes spatiaux ;
- la défense antimissile ;
- les opérations informationnelles ;
- la gestion pré-conflictuelle pour éviter le conflit et influer sur les décideurs ;
- l'attaque de précision discriminante;
- des forces interarmes rapidement déployables pour prévenir notamment le déni d'accès ;
- les systèmes sans pilotes, y compris les senseurs et véhicules robotiques ;
- les systèmes de commandement, contrôle, communications et de gestion informationnelle ;
- la mobilité stratégique pour la projection rapide ;
- une base de recherche et développement pour assurer la supériorité et se garantir des " surprises potentielles " ;
- une infrastructure et une logistique modernisées.

Selon Rumsfeld c'est la combinaison de ce portfolio of capabilities et une nouvelle stratégie (en devenir) qui pourrait atteindre les objectifs fondamentaux :
1) démontrer aux alliés et amis la capacité et la volonté d'intervention ; 2) dissuader les adversaires de développer et déployer des capacités menaçantes ; 3) dissuader les adversaires d'actes hostiles contre les Etats-Unis, les alliés et les amis ; 4) en cas d'échec de la dissuasion défendre les Etats-Unis, les alliés et les amis.

La dissuasion capacitaire

La dissuasion par la démonstration de force capacitaire tous azimuts sans échelle politique de la manipulation des risques de guerre (dissuasion vs deterrence), s'inscrit dans l'évolution de la pensée stratégique américaine, du cadre de la bipolarité (altérité du compétiteur pair, cadre de la sécurité collective et du système des alliances), à celui de la dominance unilatérale. La fin de la guerre froide et la globalisation permettent un ajustement stratégique de la dualité système américain/système monde qui garantit le maintien de l' hégémonie par le développement de capacités supérieures (techno-militaro-économiques) mais aussi par la dissémination des normes US (shaping the world).

La stratégie US se globalise, supprime les scénarios régionaux circonscrits géographiquement et socialement et se déploie selon d'autres schémas spatio-temporels. L'acquisition de la profondeur stratégique par le " temps réel " favoriserait le repli logistique sur le continent US (déploiement des troupes terrestres en 96 heures, systèmes d'armes à longue portée, flexible basing, TMD, etc.). Le repli sur le continent s' accompagne d'un déploiement dans l' espace orbital et cybernétique qui pourrait garantir l'infodominance et donc les moyens de métacontrôle, de prévention, de préemption et de coercition. Les Etats-Unis deviendraient une puissance continentalo-spatiale, maîtres d'un nouvel espace produit par leurs normes et leur système de représentations, codifié comme un lieu de flux permanent, hors de la portée de la fixité h! istori que et politique (souverainetés, droit, frontières...).

Saïda Bédar


1 - Daniel Gouré, The Resource Gap, Armed Forces Journal International, May 2000.
2 - Michael E. O'Hanlon, Rethinking Two War Strategies, Joint Forces Quarterly, Spring 2000.
3 - Departement of defense Amended Budget GK for FY 2002, New Release, June 27 2001, www.defeselink.mil
4 - Prepared Testimony of US Secretary of Defense Donald H. Rumsfeld, before the House Armed Services Committee, June 21, 2001, www.house.gov/hasc/


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