Le Débat Stratégique Nº58 -- Septembre 2001
11 septembre : de l'imaginaire à l'expérience de la menace asymétrique
Par Jean Michel Valantin
La coïncidence des évènements du 11 septembre avec un certain nombre de films et de livres inspirés des problématiques de sécurité nationale a été souvent relevée. Elle renvoie à certains des mécanismes de production de menace et de stratégie aux Etats-Unis. Les doctrines de " national security " sont élaborées et légitimées pour répondre à des catégories de menaces, énoncées dans un certain nombre de publications officielles, publiées par les plus puissantes institutions politiques et stratégiques américaines. Depuis la fin de la guerre froide, les énoncés de la menace sont des catalogues d'extrapolations, élaborés à partir de possibilités et de constructions imaginaires du danger inspirés de l'actualité, mais à la pertinence très polémique[1].
Les représentations dominantes de la menace les plus dramatiques sont adaptées et mises en scène par les secteurs de l'industrie cinématographique et littéraire qui s'inspiraient de scénarii officiels pour produire du divertissement. Ce double mouvement diffuse et popularise ces représentations et les légitime en retour. Toute une industrie de la symbolisation de la menace par le divertissement " de sécurité nationale ", met en scène la vulnérabilité stratégique américaine.
L'imaginaire de la catastrophe "avant"
Le thème dominant de cette littérature et de cette cinématographie est celui de la vulnérabilité urbaine de la société américaine. Cette vulnérabilité est mise en scène par la destruction ou la mise en danger récurrente de New-York, Washington et Los Angeles. Cette destruction est le fait de météores dans Meteor (1979), Deep Impact (1998), Armageddon (1998), mais aussi d'extra-terrestres dans Independence Day (1996), dernier avatar d'une longue suite d'invasions extra-terrestres. Par contre, les destructions sont plus ciblées et considérées comme plus politiquement déstabilisantes politiquement quand elles sont le fait de terroristes palestiniens trahis par la CIA dans Couvre-Feu (1999).
Dans la littérature romanesque de sécurité nationale[2], le thème de la déstabilisation urbaine et nationale par des actes terroristes est beaucoup plus prégnant. Dans Etat de Siège (Stephen Coonts, 1995), une vague terroriste s'abat sur Washington au moment où le président Bush décide d'une offensive contre les cartels colombiens. Entre autres, une attaque suicide de guérilleros permet le massacre de nombreux sénateurs et de blesser le président. Le Quatrième K montre un nouveau Kennedy, devenu président, faire face à la destruction de Manhattan par une micro-bombe nucléaire.
La fiction la plus impressionnante est le livre de Tom Clancy, Sans Aucun Remords, (1995) Une guerre commerciale et financière entre les Etats-Unis et le Japon, menée sur le mode terroriste par les deux belligérants, aboutit au suicide d'un pilote de ligne japonais qui s'écrase sur le Capitole, lors d'une allocution présidentielle.
Après le 11
Jusqu'à présent ces symbolisations étaient des moyens de distanciation[3] entre la menace et sa réalité, instaurant l'écran de la fiction entre la personne concernée et sa peur. L' attaque terroriste du 11 septembre crée une rupture, en imposant l'épreuve de la réalité à cet imaginaire. La communauté des citoyens américains passe du statut de spectateur distancié à celui de spectateur et de citoyen engagé, privé par la surprise et par la violence des moyens nécessaires au recul critique.
Devenue réelle, la menace oblige à reconsidérer l'imaginaire stratégique, lui-même perçu tautologiquement comme annonciateur de l'évènement, et perdant une part de sa capacité à produire de la distanciation. Mais si l'évènement implique une remise en question des représentations stratégiques, sa réalité va à nouveau être traitée sur le mode de la fiction, afin de lui assigner un sens. Surtout en l'absence de revendication et pour partie de revendicateur, il faut éviter à la fois l'anomie, et la reconnaissance d'une insécurité totale.
Les médias américains, soutenus par les discours politiques ont donc réagi en faisant de la réaction aux attentats le spectacle d'une mobilisation nationale. Elle est d'abord caractérisée par le refus du sang. Les images de New-York et du Pentagone furent très vite des images de poussière et de corps recouverts de draps. Ce refus de représenter le sang américain versé était déjà un choix esthétique fondamental du dernier film important de sécurité nationale[4], Pearl Harbor, montrant la destruction de la base, les combats et massacres, quasiment sans que le sang soit vu à l'écran. La logique de la fiction est ainsi utilisée par les médias et la classe politique américaine pour traiter le traumatisme de la première attaque extérieure sur le sol américain, symboliser un évènement sans précédent dans la culture stratégique américaine. En lui collant au plus vite un sens sécuritaire : la capacité américaine de récupération et de réaction, il s'agit ensuite de tenir un discours renouvelé de la suprématie, refondée sur la capacité de la nation et de l'Etat fédéral à dépasser l'impression de catastrophe, qui renvoie à la mémoire des défaites et des désastres militaires.
Cette mise en rapport de la fiction pour symboliser la violence a des effets stratégiques. Elle promeut d'abord le concept d'asymétrie[5] au statut d'outil heuristique de la nouvelle perception de la réalité de la menace. Les attentats, leur perception et leur traduction par le prisme de la mise en scène symbolisante en font un métaparadigme, déterminant dans les choix stratégiques à venir. Ensuite, le thème de la " homeland security " en découle. D'abord objet littéraire pentagonal et cinématographique il se voit confirmé par la réalité et par son interprétation.
Un nouveau cycle de production de représentation de la menace et de stratégie pour y parer est en gestation. Caractérisé par un degré particulièrement bas de distanciation, il risque d'entraîner au niveau national un regain de nationalisme militariste, et internationalement diffuser des normes américaines de menace comme critères stratégiques dominants, pesant sur d'autres approches.
Jean Michel Valantin
[1] Un bon exemple en est l'évaluation de la menace balistique, dénoncée comme quasi-inexistante par la communauté du renseignement, tandis que la commission Rumsfeld " ballistic threat assessment " en fait une urgence stratégique et encourage le déploiement NMD.
[2] Les auteurs dominants sont d'ailleurs tous directement issus de la communauté de défense et du renseignement. Stephen Coonts est un ancien officier et pilote de l'Air Force, Tom Clancy un ancien bureaucrate de la CIA, et Mario Puzo est un spécialiste de la délinquance organisée, et pas seulement l'auteur du Parrain.
[3] Norbert Elias, Engagement et Distanciation, 1983, Paris, Fayard, 1993.
[4] Remarque de Jean-Michel Frodon, auteur de La Projection Nationale, Paris, Odile Jacob, 1999.
[5] Définition de Saïda Bedar de l'asymétrie in Le Débat Stratégique n°56, mai 2001 " L'Asymétrie, paradigme dominant de la Stratégie Américaine ".
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