Le Débat Stratégique Nº58 -- Septembre 2001
La nouvelle donne géostratégique en Asie Centrale
Par Saïda Bédar
L'Asie Centrale est l'interface de ce
que les Américains représentent comme l'
Eurasie (de l'Atlantique à la Sibérie
orientale) et le Grand Moyen-Orient (de
la Méditerranée à l'Asie Centrale). C'est
un espace clé dans l'expansion
géostratégique - shaping the world
comme organisation/production d'
espaces - selon les normes et intérêts
américains. Région source de flux
énergétiques vers l'Europe et l'Asie[1],
? proche étranger " de la Russie et de la
Chine, voisinage troublé (pouvoirs peu
légitimés, narcoproduction et trafic) de
deux Etats nucléarisés en conflit - le
Pakistan et l'Inde - l'Asie Centrale après
l'écroulement de l'Union soviétique est
devenue un enjeu stratégique pour les
Etats-Unis. Ils ont eu recours aux
instruments habituels de la
normalisation et de l'intégration aux
marchés globaux : l'investissement
privé, l'aide économique et militaire, l'
intégration des Etats de la région à l'
OSCE, la coopération bilatérale des
Etats avec la Turquie, l'encadrement
sécuritaire par l'intégration au
Partenariat pour la paix de l'OTAN.
L'Administration Clinton avait
encouragé les compagnies américaines à
investir dans le projet de pipelines entre
Bakou en Azerbaïdjan et Ceyhan en
Turquie (projet dirigé par la compagnie
British Petroleum, avec les compagnies
US Unocal et Amoco, et les Saoudiens de
Delta Oil), mais aussi le projet entre le
Turkménistan et les terminaux
pakistanais dans la Mer d'Oman, via
Herat et Kandahar en Afghanistan
(Unocal et Delta Oil). Avec l'
Administration Bush, où les lobbies
énergétiques sont particulièrement
représentés[2] l'intérêt pour la région s'
est accru dans un contexte de montée de
la présence sécuritaire russe.
Alors qu'au début de l'année 2001 les
consortiums pétroliers ont confirmé la
présence de " grandes réserves de pétrole
" au Kazakhstan, les Russes ont signé
en Avril un accord avec le Tadjikistan
pour la création d'une base aérienne
opérée par 3000 hommes. Ils ont renforcé
la présence de troupes à la frontière avec
le Tadjikistan, signé des accords de
ventes d'armes avec l'Ouzbékistan, et
envisagé la création d'une force de
réaction rapide commune russe, kazakh,
kirghize et tadjik pour lutter contre " l'
extrémisme islamique ". Par ailleurs, en
2000 les Russes avaient établi avec les
Chinois, les Kazakhs, les Kirghizes et
les Tadjiks, le groupe "Shanghai Five"
pour contrer les mouvements d'
opposition islamique (particulièrement
redoutables de par leur portée potentielle
transethnique, transclanique et
transnationale) et leur
recours (parfois en concurrence avec les
forces armées et les bureaucratie locales)
au trafic de drogue. L'Ouzbékistan, le
Pakistan et l'Inde avaient manifesté leur
intérêt pour ce groupe.
L'Administration Bush avait réaffirmé
alors, en Avril 2001, par la voix de la
conseillère pour la Diplomatie et l'
énergie dans le bassin de la Caspienne
du Département d'Etat, que les
Etats-Unis aideraient les Etats de la
région " à se défendre eux-mêmes grâce
au Partenariat pour la paix de l'OTAN et
l'aide au contre-terrorisme [3]". L'
abandon de cette stratégie de la guerre
indirecte après le 11 Septembre annonce
l'éviction de leur " étranger proche "
des Russes qui ne pourront
contrebalancer les moyens américains
(financiers privés et publics,
logistico-sécuritaires privés et publics,
notamment pour assurer l'option
" camper sur les puits de pétrole ").
La vision géostratégique américaine
des grands continuums régionaux
intégrables à la globalisation pourrait
sembler éloignée de la réalité
conflictuelle de l'Asie centrale et de l'
Afghanistan. En fait, elle semble moins
exotique si on considère que ce n'est pas
la pacification qui est à l'ordre du jour
mais plutôt la sécurisation pour l'
investissement et la libre circulation des
flux. Au delà des instruments de
normalisation systémique de type
intégration au PfP de l'OTAN et à l'
OSCE ou encore le projet de libre
échange " Route de la soie ", la région
peut devenir un laboratoire du
métacontrôle social global. Il s'agirait
d'une part de surveiller, de cartographier
les zones de production et de trafic
illicites et informels pour en déterminer
les interactions avec les réseaux et les
flux licites et formels, et en assurer le
contrôle. D'autre part la " guerre au
terrorisme " (et à la drogue, et au crime
organisé, etc.) deviendrait un critère
légitime d'ingérence américaine, sous
menace de frappes et/ou de sanctions
économiques.
Saïda Bédar
[1] La région du bassin de la Caspienne, qui
comprend une partie de l'Asie Centrale et du
Caucase du Sud est riche en ressources
hydrocarbures encore inexploitées. Les
réserves estimées de la Caspienne seraient de
160 milliards de barils.
[2] Bush est une des grandes fortunes du
secteur pétrolier texan, alors que Dick Cheney
était, juste avant sa candidature à la vice
présidence, membre du Conseil pétrolier du
gouvernement du Kazakhstan en tant que pdg
de la firme de services pétroliers Halliburton.
[3] Elizabeth Jones, citée in Jim Nichol, Central
Asia's New States: Political Developments and
Implications for US Interests, Congressional
Research Service, 18 Mai 2001.
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