Le Débat Stratégique Nº58 -- Septembre 2001

L'Europe et la guerre civile mondiale

Par André Brigot



L'affirmation initiale : " Nous sommes tous américains " signifie que chacun appartient à cette humanité blessée par l' écrasement de 6.000 employés de bureau. Barbarie telle qu'il n'y a toujours ni revendicateur, ni revendication. Mais cette blessure de l'humanité dans les victimes (dont une partie n'est pas ? américaine "), n'empêche pas les différentes communautés politiques nationales ou post-nationales de se repositionner rapidement. Si nous sommes tous américains, nous sommes aussi russes, chinois, britanniques et, pour partie, " européens ".

Le logiciel politico-stratégique américain touché

D'abord susurrée, deuil oblige, la perception s'amplifie : les Etats-Unis ont été touchés dans leur image, leur symbole. La mondialisation pensée comme diffusion de la supériorité américaine se retourne en équivalence, ou du moins en rapprochement des vulnérabilités.

- Mais les Etats-Unis, avec un pragmatisme qui désarçonne leurs suiveurs idéologiques, adaptent leurs discours. Au delà des réseaux, on retrouve les Etats, redevenus responsables et même les populations qui ne se sont pas soulevées contre les régimes coupables. Fini les déréglementations et la liberté des flux : retour aux aides publiques, contrôle des stocks financiers douteux, et surtout des individus.

- La victoire militaire semblait (du Golfe au Kosovo) ne pas devoir aller jusqu'à la chute du Prince ou du régime, si coupable qu'ils fussent. Un Etat déliquescent, même faiblement menaçant suffisait, car il justifiait la protection.

- Au plan des moyens, à la faillite des appareils de renseignements, s'ajoute une pause sur les anti-missiles. Cap sur la sécurité intérieure, le renseignement humain et l'asymétrie. Le budget de défense va atteindre des sommets.

- Les acteurs internationaux changent d'image. Il fallait protéger au plus vite les Baltes et quelques autres en les intégrant dans l'OTAN. Les nécessités d'une coordination anti-terroriste changent les priorités. Associée dans l' urgence de l'action en Afghanistan, la Russie, et peut-être bientôt l'Iran tirent les bénéfices de la nouvelle situation. La transformation de l'Alliance en réservoir de coalitions s'affirme. La Russie, l'Ouzbekistan et d'autres Etats participent aux opérations militaires selon une large gamme de modalités. La forme ? alliance garantie " s'effrite dans ce qu'elle a d'automaticité et de spécialisation. L'alliance s'affirme comme un gigantesque réservoir de coalition ad hoc. Mais, le rapprochement des risques spécifiques à certains sous-ensembles suscitera le rapprochement de leurs forces.

Qu'en est-il donc de l'Europe ? Une étape dans la construction de l'Union

L'origine de la construction européenne est la défaite et la peur du totalitarisme d'après 45. Un demi-siècle plus tard cette peur se cristallise sur l'insécurité intérieure et son extrême : le terrorisme, renaissante figure barbare de la misère. Face à lui, les moyens militaires tels ceux de l'Alliance ne convainquent qu'en partie. Chacun, de ce coté de l'Atlantique y compris outre Manche, sait intimement que l'OTAN a un avenir limité dans ces tâches nouvelles. Au delà du paradoxe d'un article V de l'Alliance soudain requis par le dominant, l'avenir d'une extension d'une coalition " anti-terroriste " allant jusqu'à la Russie et à l'Asie centrale effrite la crédibilité d'un système multiforme. Une partie de la confusion quand on compare la sécurité procurée par le cadre atlantique à celle des forces européennes vient de ce qu'on oublie que les temporalités politiques des EU et de l' Union, ne diffèrent. Les premiers, empire formé, doivent maintenir leurs acquis. L' Europe, entité politique inachevée poursuit sa construction.

Certes chaque Etat d'Europe maintient une démarche nationale.Tony Blair s' efforce d'apparaître, non sans risques, comme l'allié (le plus) fidèle. Les Allemands ne pouvaient refuser l'accès aux moyens logistiques considérables que recèlent depuis des décennies leur territoire. Ils ont fait comme la France des propositions, globalement ignorées par les Etats-Unis. La Grande Bretagne fait une fois de plus cavalier seul. Pourtant dans le cadre de l'Union, les mêmes gouvernants font progresser l'entité politique.

Un bond en matière de sécurité intérieure. Toute entité politique qui se construit, améliore d'abord sa sécurité intérieure. Dès le 21 septembre, le Conseil instaure : un mandat d'arrêt européen qui se substitue au système d' extradition entre Etats membres ; une équipe anti-terroriste au sein d'Europol ; une directive sur le blanchiment d'argent que les Etats et le Parlement Européen (sous pression des lobbies) refusaient depuis des années. La réponse de l'Union, d'abord policière, contribue à constituer son territoire. Aux marches, la sécurité est conçue comme un mélange de contrôle et de coopération : contrôle des personnes aux frontières de l'Union ; mais aussi insistance sur le Pacte de stabilité dans les Balkans, relance du processus de Barcelone et de l'aide au PVD. Au delà de l'espace européen, l'Union développe sa spécificité face aux conflits mondiaux.

D'abord, il existe sur le continent un consensus pour réaffirmer le rôle de l' ONU et du droit international. Pas trop fort, et sans faire l'effort d'une position commune ; assez pour se démarquer des réponses militaires unilatérales. Ensuite à côté du traitement militaire des conflits, l'Union insiste sur le traitement de leurs origines. Au Proche-Orient l'Union finance entièrement depuis des années le programme de l'ONU sur la nourriture et l'éducation dans les camps palestiniens et le fonctionnement de l'Autorité. La voie européenne d'une reconnaissance d'un Etat palestinien semble rejointe par l'administration américaine.

La recherche d'une prévention des conflits, fait apparaître la nécessité d'une réglementation de cette prévention. S'il existe des textes juridiques sur la sanction des actes commis, comment encadrer juridiquement la prévention de menaces à venir ? Que faire des régimes incapables, ou coupables dans le cadre de la mondialisation des risques qu'ils provoquent ? Les Etats-Unis en restaient à un mélange de containment et de pourrissement. Politique devenue clairement dangereuse. L'Union, ou le continent européen ne peuvent en rester là. D'une part en raison des proximités géographiques ; d'autre part parce que la politique européenne de sécurité ne vise pas à circonscrire mais à guérir.

La solidarité affirmée avec les EU, est toujours dite devoir être " réfléchie, ciblée et décidée en concertation ". Mais l'unité stratégique n'est pas donnée. Rien ne pourra enlever que ce sont les EU, et non pas nous, qui ont été à ce point visé. Rien ne pourra masquer non plus " la demande d'Europe " face à un rejet d'Amérique, dangereux pour tous.
André Brigot




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