Le Débat Stratégique Nº59 -- Novembre 2001

Editorial : Vers une doctrine française de l'intervention militaire humanitaire


Contrairement à ce qu'on peut croire, une intervention de forces purement professionnelle est considérée par l' opinion d'un oeil aussi critique, ou même plus, que s'il s'agissait d'une guerre du contingent. La projection de force professionnelle, scrutée en aval, exige un compte-rendu éthique.

Une école française de la projection humanitaire prend forme de nouveau avec l'envoi de troupes en Afghanistan. On a ironisé un peu vite sur le fait qu'elle ait été obligée d'attendre le feu vert de la République d' Ouzbekistan et celle des chefs de guerre, vainqueurs des Talibans. C'est pourtant une question de principe : une expédition humanitaire ne doit pas être un corps expéditionnaire conquérant et la prise en compte (paisible) des contraintes locales en est la condition. Les ONG et les militaires de terrain savent que la distribution de vivres dans un pays en état d'urgence est un enjeu politique. Le seul moyen de marchander ce contrôle est de le partager sous certaines conditions visant au succès de l'opération, avec l'objectif de la reconstitution de services publics, non une substitution de souveraineté.

Les Etats-Unis procèdent en conquérants purs et simples, ne croient qu'à la légitimité du marché et ne demandent aucune autorisation ; mais ils ont raison de ne pas vouloir rester : leur leadership absolu n'est que momentané. La doctrine française s'élabore avec la mémoire des échecs. Les échecs du Rwanda de Bosnie et du Kossovo servent de garde-fou. Plus jamais le Rwanda signifie ne pas prendre part au jeu génocidaire d'une crise identitaire pour intervenir ensuite en interposition. Plus jamais Srebrenica signifie ne plus jamais laisser prendre en otages les casques bleus en mission humanitaire dans la dépendance d'une alliance hétéroclite. C'est bien parce que les casques bleus français! étai ent attachés au piquet par les troupes de Mladic et Karadzic que les Européens ont laissé faire ce massacre. Plus jamais le Kossovo, c'est refuser la punition des actes de guerre génocidaires et pratiquer l'intervention préventive, donc avec action terrestre empêchant l'organisation sans trouble du nettoyage ethnique.

Plus jamais Sabra et Chatila reste à redire, au moment où l'Europe laisse détruire l'Etat Palestinien qu'elle aidait à construire. Dans tous les cas, la présence d'une force de soutien militaire aérienne ou navale accueillie dans un environnement régional proche est nécessaire, en défense d'un ensemble d'unités non combattantes non offensives placées en interposition ou en protection. Si on décide l'envoi de forces d'intervention humanitaire, d'interposition ou de protection , il est logique de prendre ces précautions : être vraiment invité sur place, respecter les souverainetés locales, et ne dépendre de personne pour certaines actions défensives minimum, se donner un cahier des charges éthiquement transparent pour le peuple français et pour les peuples concernés.



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