Le Débat Stratégique Nº59 -- Novembre 2001

Guerre sans fin, guerre sans paix

Par Alain Joxe



Il faut bien admettre que la paix ne peut être conçue facilement que comme ce qui met fin à la guerre, et si on nie l'existence de la guerre on risque aussi de nier l'existence de la paix. Plusieurs évolutions dans la définition de la guerre moderne s'enchaînent, se relaient et coexistent en devenant finalement incompatibles, dans le système américain en pleine évolution, sous le choc de la " globalisation ".

On a vu se développer, dans la première moitié des années 90, un niveau opérationnel particulier intitulé " opérations militaires autre que la guerre " (MOOTW) ou opérations de paix expressions consacrées par la PDD25 de Clinton de 1994, et qui persiste jusqu'à la fin de sa présidence. Mais cette désignation a correspondu à une " réticence des militaires "[1] un malaise face à la multiplication des missions d'intervention sans statut militaire clair. Elle devient " stability operations ".

Puis cette définition opérationnelle s'est s'accompagnée à partir de 1996-97 d'une autre dénomination, stratégique, théorique, plus guerrière, celle de " guerre asymétrique " qui, en quelque sorte, récupère tout l'étage des MOOTW considéré comme l'étape basse d'une escalade possible vers la guerre asymétrique. Si la guerre asymétrique reste une guerre, on peut cependant y mettre fin par une paix. C'était encore le cas de la guerre israélo-palestinienne jusqu'à la fin de la présidence de Clinton et au début de la présidence de Bush.

Le troisième niveau qui surgit le 11 septembre est la guerre mondiale contre le terrorisme. Cette étape relance le niveau de la guerre, claire et nette, sans cependant lui adjoindre une définition militaire de la victoire et par conséquent sans aucune définition de la victoire politique. Le terrorisme n'est pas un ennemi en effet mais une forme de la guerre qui s'appuie sur des solidarités et des causes extrêmement locales, même si elles se dispersent en raison du phénomène mondial de l'émigration et des diasporas identitaires. La victoire politique contre le terrorisme ne peut-être que préventive, la prévention du terrorisme s'attachant aux causes, et policière par l'arrestation des assassins! pour les mener devant des juges. La victoire militaire contre les réseaux du terrorisme, comme celui d'Al Qaida, n'est que symptomatique et limitée dans l'espace-temps, elle ne peut donc être globale. La perspective d'une guerre sans fin c'est à dire sans objectif militaire et sans but politique c'est-à-dire sans paix, est désormais ouverte par l'usage même de l'expression "guerre mondiale contre le terrorisme".



Alain Joxe


[1] Anthony Lake lui-même disait qu'il n' était pas question de sacrifier la readiness au " peace keeping ", Saïda Bédar, " le débat actuel sur la révision des rôles et missions aux Etats-Unis ", le débat stratégique, n°14, mai 1994, p. 2, Cf. aussi l'étude de Thierry Tardy, la politique américaine des peace operations, FRS, Recherches et documents, juin 2000.

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