Le Débat Stratégique Nº59 -- Novembre 2001
Le problème du second porte-avions français
Par Alain Guillerm
Toute période a un "roi de la mer", un "capital-ship", de la trière athénienne,
en passant par le cuirassé moderne supplanté au cours de la seconde guerre
mondiale par le porte-avions capable de s'attribuer à la fois la maîtrise des mers et
des airs, et d'avoir d'autre part une projection de puissance contre la terre
bien plus fiable que le bombardier lourd.
Les 12 Nimitz US resteront en service pour les premiers lancés, jusqu'en 2030.
Pour l'instant le garant de la puissance maritime et terrestre est le porte-avions.
Il est l'ossature de l'US Navy, mais aussi de la Royal Navy - qui veut
construire deux vrais porte-avions, de la taille du Charles de Gaulle. Les autres
puissances maritimes, Espagne, Italie, Inde, en possèdent un chacune, même le
Brésil a hérité du Foch. Le Kuznetsov russe est un hybride ne possédant que
25 Sukhoi pour défendre ponctuellement la flotte du Nord. Mais de nouveaux
venus s? ??intéressent à la possession d'un tel bateau : Chine et Japon
récemment.
Pourquoi un second PA ?
Pour la bonne raison que sinon il ne fallait pas construire le premier. Il sera
disponible qu'à peine 70% du temps ; il faut en avoir deux pour gérer une crise
imprévue. Ses avatars sont dus en grande partie au fait qu'il fallait construire un
navire de type nouveau par rapport au Foch et au Clemenceau. Mais il y a pire :
l'Etat a imposé à la Marine le ruineux Rafale qui lui a coûté 40 milliards, soit le
prix de deux porte-avions et demi...
Acheter le Hornet US vendu à des centaines d'exemplaires nous aurait
coûté moins. A quel prix conserver une capacité de production française
aéronautique ? En tous cas, sans porte-avions, nous n'aurions pas non
plus besoin de frégates qui servent à les escorter, la France n'ayant quasiment
aucune marine marchande. Dans ce cas il n'y a plus besoin de marine du tout.
Sans un second porte-avions, on peut s'interroger même sur l'intérêt d'une
capacité de projection terrestre et donc de l'intérêt de nos deux TCD de 20 000t
qui ne pourraient être défendus qu'à mi-temps par le porte-avions français.
Comment payer un second porte-avions bon marché ?
On peut faire construire la coque et installer le système de propulsion
-classique- aux Chantiers de l'Atlantique et le pont et l'équipement à
l'arsenal de Brest, les premiers ayant l'habitude de construire de grands navires
pour moins cher.
Un porte-avions pour faire la guerre à qui ? Des puissances de second ordre.
Qui aurait prédit les Malouines en 1982 ? Thatcher était en train de vendre le
porte-aéronefs Illustrious flambant neuf.
Nous avons des intérêts à Kourou, en Méditerranée, dans le Golfe et ses
parages, des territoires et des bases comme la Réunion ou Mayotte et des
amis comme l'île Maurice. Ces deux porte-avions pourraient surtout être au
service d'une Union Européenne plus autonome des Etats Unis.
Un tel porte-avions coûterait 12 milliards de francs actuels. Où les
trouver ? En n'installant pas des missiles M 51, missiles devant porter à 8
000 km sur nos 4 SNLE. Notre force de dissuasion compte quatre SNLE armés
de missiles mirvés, en tout près de 400 têtes nucléaires dont deux ou trois cents
sont toujours à la mer, missiles portant à 6 000 km. Ces missiles, puisqu'ils sont
tous azimuts, sont capables de frapper la côte est des USA jusqu'à Irkoutsk, en
Sibérie. Mais la profondeur de champ de l'OTAN et l'état de la Russie rendent
cette situation improbable. Allonger la portée des missiles de SNLE de 6000 km
à 8000, c'est pouvoir frapper la Chine plutôt que la Sibérie. Nous n'avons
aucune frontière avec la Chine, nous n'avons que des intérêts économiques avec
elle, nous n'allons pas mourir pour Taïwan que Bush défendrait très bien, le
même Bush qui voulait en découdre avec la Chine avant le 11 septembre avec son
bouclier spatial. S'il arrive à maîtriser l'extrémisme islamiste, il reprendra sans
doute cette stratégie de tension. Nous ne sommes pas partie prenante dans cette
affaire. Le prix des M 51 dépasse celui d'un porte-avions (18,6 milliards de
contrat avec EADS ). En déduisant les recherches et développements entrepris
et qui ont du coûter probablement déjà deux milliards, construisons avec la
somme restante un porte-avions.
Alain Guillerm
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