Le Débat Stratégique Nº59 -- Novembre 2001
Q D R : La nouvelle doctrine du Pentagone
Par Gilbert Achcar
La nouvelle équipe placée par George W. Bush au Pentagone et dirigée par D. Rumsfeld a répondu à l'obligation faite à chaque administration, au début de son mandat, de présenter au Congrès un rapport quadriennal sur les orientations de la défense. Cette nouvelle règle a été appliquée pour la première fois sous l'administration Clinton : en 1993, puis au début de son second mandat, en 1997, la Quadrennial Defense Review (QDR) relève à la fois de la doctrine stratégique et de la programmation militaire.
Cette tâche embarrassante pour une administration récemment installée, remplaçant une équipe appartenant au parti adverse, était d'autant plus délicate pour l'actuelle administration Bush que la pièce maîtresse de sa doctrine militaire, le bouclier national antimissile, a d'abord suscité, une opposition quasi-générale. Les rivaux des États-Unis se sont sentis visés par le projet ; leurs alliés, soucieux de ne pas déstabiliser davantage des relations internationales, sans oublier l'opposition démocrate, devenue majoritaire au Sénat après l'investiture du nouveau président républicain. Les attentats sont survenus trois semaines avant la remise du nouveau rapport au Congrès. Entamée à la mi-juin sous la pression d'un délai fort court, la rédaction de la QDR 2001 a dû être remaniée et achevée dans l'urgence, à la lumière des événements, et ce tandis que les États-Unis s'apprêtaient à lancer leur offensive militaire.
Remaniement minimal
Les attentats relèvent des frappes " asymétriques " et par surprise, prévues dans l'ensemble des scénarios militaires américains des dernières années et déjà pris en compte dans le projet de rapport rédigé avant le 11 septembre. Le duel entre le gouvernement des États-Unis et le réseau dirigé par Oussama Ben Laden avait déjà atteint un nouveau palier avec les attentats de 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, les missiles de croisière larguées en représailles sur l'Afghanistan et le Soudan et l'attentat contre le Cole, un destroyer américain mouillant dans le port d'Aden au Yémen, en octobre 2000.
Au vu des indications accumulées sur le rapport entre la première tentative visant le World Trade Center en 1993 et le réseau Ben Laden, la vulnérabilité des États-Unis à des attaques terroristes sur leur propre territoire n'a pas été découverte au matin du 11 septembre. La défense du territoire national et des citoyens des États-Unis était déjà l'un des axes centraux du projet de rapport, défense envisagée comme précaution et complément indispensables d'une politique interventionniste active. Dans le cadre de cette défense nationale à la priorité renforcée s'inscrit le projet de bouclier national antimissile.
Le risque accru de frappes terroristes est le corollaire de l'option fondamentale dans l'après-Guerre froide : accorder la priorité stratégique à la suprématie militaire absolue des États-Unis, dans le but de consolider et de prolonger autant que possible le " moment unipolaire " inauguré par l'écroulement de l'URSS. Cette option a justifié le passage du budget militaire américain à un niveau considérable[1] et s'est appuyée sur un scénario défini en 1992 par l'administration Bush père, par trois personnages à nouveau aux commandes dans l'administration Bush fils : Dick Cheney, Colin Powell et le secrétaire adjoint à la défense, Paul Wolfowitz.
Le scénario de 1992 prévoyait le maintien des forces armées dans un état de préparation apte à conduire simultanément deux guerres régionales majeures - l'affaiblissement de l'URSS éliminant la menace d'une guerre mondiale menée sur tous les théâtres à la fois. Ce scénario fut repris dans la révision de 1993 et confirmé en1997. Les deux ennemis potentiels désignés officiellement comme cibles des deux guerres étaient l'Irak et la Corée du Nord. Il était posible de déceler derrière eux les deux principaux contestataires ou " rivaux potentiels " de l'hégémonie unipolaire américaine, la Russie et la Chine.
Capabilities-based strategy
Le rapport 2001 innove, en remplaçant la stratégie fondée sur les menaces, prévalant dans les doctrines antérieures, par une stratégie fondée sur les capacités (capabilities-based strategy). La préparation militaire américaine est dorénavant censée se fonder non plus sur l'identification des moyens dont disposent concrètement les ennemis potentiels reconnus, mais sur la définition de tous les moyens susceptibles d'être utilisés par un adversaire, quel qu'il soit. Ce surcroît de préparation, qui accorde une importance plus grande aux "menaces asymétriques" est compensé par une révision en baisse du niveau de préparation pour les guerres majeures, dictée par les contraintes budgétaires et les années Clinton.
Mais le scénario des deux guerres majeures de théâtre est maintenu, quoique modifié. Comme l'a expliqué Paul Wolfowitz au Sénat, la nouvelle doctrine " diffère de la précédente construction de dimensionnement en ce que, dans un conflit, nous aurons assez de forces pour occuper la capitale de l'adversaire et remplacer le régime, tandis que dans l'autre, nos forces seront suffisantes pour l'emporter sur les forces ennemies et repousser un acte d'agression".[2]
La "stratégie fondée sur les capacités", en maintenant la dualité de l'ennemi à contrer ou abattre, contre lequel s'exerce la dissuasion maximale, s'inscrit dans la continuité des doctrines de l'après-Guerre froide désignant implicitement la Russie et la Chine comme ennemis potentiels. Si Moscou est ménagée dans la nouvelle QDR, tant en raison des négociations en cours au sujet de la défense antimissile que pour cause d'alliance contre le " terrorisme ", Pékin l'est nettement moins.
Le rapport déclare qu'une "occasion de coopération" existe avec la Russie. "Elle ne pose pas de menace militaire conventionnelle de grande envergure à l'OTAN. Elle partage avec les E.U. quelques soucis de sécurité importants, y compris le problème de la vulnérabilité à l'attaque par des agresseurs régionaux au moyen de missiles balistiques, le danger du lancement accidentel ou non-autorisé d'armes stratégiques, et la menace du terrorisme international. Toutefois, en même temps, la Russie poursuit un nombre d'objectifs politiques contraires aux intérêts des États-Unis ". Par ailleurs, " le maintien d'un équilibre stable en Asie sera une tâche complexe ", estime le rapport. "La possibilité existe qu'un rival [competitor] militaire doté d'une formidable base de ressources émerge dans la région"[3].
Gilbert Achcar
[1] - 344 milliards de $ pour 2002.
[2] - "Building a Military for the 21st Century", prepared testimony to the Senate Armed Services Committee by Deputy Secretary of Defense Paul Wolfowitz, 4 octobre 2001.
[3] - Quadrennial Defense Review Report, Department of Defense, 30 septembre 2001, p. 4-5.
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