Le Débat Stratégique Nº59 -- Novembre 2001

Le modèle sécuritaire américain est-il "mondialisable" ?

Par Saïda Bédar



L'après 11 septembre valide un système sécuritaire répressif américain en gestation ces deux dernières décennies : de la "tolérance zéro" à la "guerre au terrorisme", les mêmes représentations, les mêmes praxis sociales et de plus en plus les mêmes actants sont mobilisés dans la formalisation hégémonique et les pratiques stratégiques. De la criminalisation de l'ennemi (l'adversaire, l'opposant, le résistant), à l'expérimentation de nouveaux modes de contrôle sociospatial dans les inner cities américains ou dans les centres urbains périphériques, l'idéologie sécuritaire américaine est-elle promise à une hégémonisation mondiale par des effets de diffusion systémique ou sera-t-elle entravée par ses limites ethnocentristes ?

"Réinventer le gouvernement"

La formalisation du modèle sécuritaire américain a connu un renouveau à partir de la fin des années 1970 dans le contexte de la crise économique et de l'ajustement structurel du système américain au système globalisé. La globalisation, le désengagement étatique - l'extension du capital à de plus en plus de sphères sociales via la marchandisation des services, de la culture et de la science - et la marginalisation des non qualifiés - la déréglementation, la flexibilisation des modes entrepreneuriaux, et l'accroissement du "contenu informationnel" de l'économie - ont conduit à l'augmentation du chômage et de la précarité. Le désengagement de l'Etat fédéral en matière d'aide sociale mais également de financement des bureaucraties et des infrastructures locales, s'est traduit à la fin des années 1980 par les "banqueroutes" des plus grandes métropoles qui ont dû adopter les règles entrepreneuriales pour survivre (customer driven practices, Total Quality Management, externalisation des services). La réforme bureaucratique de l'Etat américain, nommée au début des années 1990 "réinventer le gouvernement", renvoie autant à un ajustement technique de la gouvernance qu'à un ajustement ethico-politique et symbolique. "Réinventer le gouvernement" répond en effet également à la nécessité de résoudre la crise de la représentativité politique et de la participation citoyenne.

Ainsi le désengagement financier de l'Etat fédéral s'accompagne-t-il d'une reprise en main des affaires publiques et de l'application du droit selon un nouveau rapport public/privé, Etat/société civile et local/fédéral.

Auto-contrôle social et "espaces défendables"

Le modèle sécuritaire dominant qui a émergé de cette phase d'ajustement structurel est celui du community policing, dont la version new-yorkaise zero tolerance a été largement médiatisée. Le community policing c'est "faire la police de la communauté avec la communauté[1]". Concrètement c'est l'implication des policiers, au delà de la répression de la criminalité, dans la sécurisation et l'accompagnement des initiatives citoyennes (les associations de quartier, les églises, les rondes nocturnes des habitants, etc.). Le community policing se fonde sur une démonstration anthropogéographique de la relation supposée entre les signes de dégradation de l' environnement urbain et la délinquance (le mal attire le mal). Il formalise à partir de ce constat une nouvelle catégorie stratégique le "sentiment d'insécurité" : les signes de délabrement urbain, y compris la présence d' individus suspects, sont des signes de désengagement étatique et donc de déréliction sociale des espaces de l' habitat et de l'être. D'où un appel à la tolérance zéro face aux signes de déréliction sociale, et au "nettoyage" de ces signes qui se traduit par l'arrestation des suspects et des déviants souvent sur la base des illégalités arbitraires, l'ivrognerie, le vagabondage, la détention de stupéfiants. Le community policing s'inscrit dans une approche "préventive" du maintien de l'ordre par le problem solving (rencontres habitants-policiers, patrouilles civiles, police de proximité) et la création d'espaces défendables (defensible spaces), à savoir l'aménagement urbain susceptible d'inciter les "habitants à contrôler leurs comportements"[2]. Si l'on considère que le processus de la répression du crime et du maintien de l'ordre relève en grande partie de positions électives (le shérif du conté, les juges et les procureurs sont élus, alors que les policiers sont sous l'autorité directe du maire) on évalue l'enjeu de l'argument sécuritaire. Or, l'implication des policiers dans les mécanismes d' <> et par là même une prise en charge par les citoyens de leur environnement social sur une base purement sécuritaire, ont pour but l'évacuation immédiate de la prise de position - au sein de la polis - ethico-politique du citoyen, en particulier l'évacuation de la problématique de la lutte des classes.

L'extériorisation du soi individuel dans la représentation du soi collectif par la médiation de l'image du déviant et des objets sociaux arbitrairement prohibés, et plus précisément la criminalisation de la pauvreté, l'endiguement sociospatial violent (auto-contrôle par la violence locale notamment par l'autorisation du port d'armes et contrôle répressif externe) par le ghetto et la prison, sont des modèles récurrents, diachroniques et transculturels. Ce n'est pas nouveau mais peut aparaître comme une régression sociale. Régression formalisée par les médias et le discours politique, et optimisée par les nouvelles technés informationnelles et cognitives (surveillance ubiquitaire, cartographie, profilage...) et par une pénétration institutionnelle accrue du renseignement dans les rapports sociaux.

L'après 11 septembre accélère un processus mis en place dans les années 1980 selon les nouveaux critères stratégiques " métasécuritaires " (sécurité interne/externe/transnationale) : le terrorisme, le trafic de drogue, le crime organisé et la prolifération des armes de destruction massive. La " guerre à la drogue " lancée à cette époque est le précurseur de la " guerre au terrorisme " en matière de restructuration des services d'investigation et de renseignement, d'intégration interagences et de limitation des droits civiques. Ce modèle du " tout sécuritaire " est une régression parce qu'il tend à légitimer des modes répressifs violents, plus ou moins sous contrôle démocratique (du pouvoir discrétionnaire de la police et de l'exception au due process, à la revendication de la légitimité de la torture dans la lutte co! ntre-t erroriste). La neutralisation des underclasses par exclusion et endiguement sociospatial et la neutralisation de la contestation possible des classes moyennes par la "création" de l'insécurité (le syndrome des "vitres cassées[3]", les zones de "non droit", les surqualifications de l'ennemi social - étranger territorialement et communautairement illégitime, le délinquant, le drogué, le drogueur, le terroriste) deviennent des praxis sociales banalisées dans les sociétés occidentales. A la périphérie, cette banalisation tend à légitimer des pratiques quasi génocidaires : le nettoyage social urbain et la destruction des paysanneries ("mieux vaut des terres sans hommes que des hommes sans terre" selon l'adage des généraux brésiliens), la terreur étatique au nom de la lutte contre-terroriste, l'asservissement colonial.

Ubiquité et ethnocentrisme

L'auto-contrôle social par la tolérance zéro et l'espace défendable est un modèle de la bonne gouvernance. On passe d'une configuration stratégique de la sanctuarisation et du panoptisme[4] à celle de l'ubiquité, de la dispersion des senseurs et des unités combattantes (le citoyen vigile, le policier socialisé, le soldat gendarmifié... l'assassin paramilitarisé, le colon armé). Ce modèle ne se veut pas universel, il se diffuse globalement selon une rationalité instrumentale, à savoir selon le critère de l'efficience en terme de contrôle social, essentiellement l'évitement des guérillas urbaines.

Le communautarisme est un produit de l'idéologie américaine, il n'est pas reproductible universellement. L' ethnocentrisme, l'anti-universalisme et l'anti-humanisme de l'idéologie américaine revendiquent la solidarité communautaire comme un mode de socialisation historique et rejette la présupposition d'un but commun à toute l'humanité pour dépasser le scepticisme. L'ethnocentrisme américain est un pragmatisme - refuser l'hubris universalisante - mais on peut s'inquiéter de ses dérives exceptionnalistes et de ses tendances unilatéralistes, autant que des effets collatéraux ultraviolents des expérimentations dans les périphéries.



Saïda Bédar


[1] - Jacques Donzelot, Anne Wyvekens, " Community Policing << Chicago Style >> ", Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 41, 3è trimestre 2000, p. 246.

[2] - Gerald D. Brock, " Prévention de la délinquance et aménagement du cadre de vie une étude de cas : Marseille ", Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 19, 1er trimestre 1995, p.166.

[3] - Le syndrome des "vitres cassées" renvoie à l'étude à l'origine de la notion de tolérance zéro. Les " vitres cassées " sont le signe de l'incontrôlabilité sociale d'un espace qui entraînerait la délinquance et le sentiment d' insécurité. Les auteurs concluent " la délinquance grave prospère sur l'impuissance à maîtriser les comportements déviants " et en appellent à l'action de répression policière non plus seulement des crimes mais également de ces comportements (order maintenance). Voir James Q. Wilson et George L. Kelling, " Les fondamentaux de la sécurité vitres cassées ", Les Cahiers de la sécurité intérieure, n°15, 1er trimestre 1994.

[4] - La sanctuarisation et le panoptisme renvoient à la capacité des Etats à fixer les segments sociaux différenciés dans des espaces délimités par la coercition, la taxation, le droit et les infrastructures géographiques, et par des réseaux sociaux interpénétrant l'Etat et la société civile pour endiguer les réseaux sociaux identitaires ? concurrentiels " (locaux, régionaux, transnationaux, religieux, ethniques, etc.).



Retour au sommaire
©CIRPES