Le Débat Stratégique Nº59 -- Novembre 2001

Les conséquences du 11 septembre en Amérique latine

Par Edgardo Manero



En Amérique Latine, les attentats ont réactivé des tendances déjà présentes dans les années 90 : les essais des Etats-Unis de reformulation du système de sécurité régional, les divergences stratégiques entre l’Argentine et le Brésil, l’institution d’un nouvel espace sécuritaire, les tentatives américaines de mettre en rapport guérilla, narcotrafiquants et terrorisme et la récupération par les militaires des prérogatives perdues dans la transition à la démocratie. Un antécédent de l’utilisation de la violence qui semble caractériser le « nouvel ordre » de la globalisation peut être d'ailleurs vu dans le bombardement d'un pays (Panama) pour obtenir l’extradition d’un homme, lui aussi ancien collaborateur des services américains (Noriega) accusé d’être responsable d’une « nouvelle menace » (le narcotrafic).

Les divergences stratégiques

Régionalement les réactions face aux attentats ont mis en évidence la continuité des divergences stratégiques entre le Brésil et l’Argentine. Une partie de la société politique argentine désire participer à une coopération militaire, que les Etats-Unis n’ont jamais demandé, mis à part en matière de renseignement. En revanche, le Brésil a refusé tout engagement, se limitant à une solidarité un peu plus que déclarative.

L’Administration argentine a exprimé une solidarité totale et complète avec les E. U. et a donné son accord pour la formation d’une grande coalition anti-terroriste. A la différence de Menem pendant la guerre du Golfe, De la Rua a cherché à ce que l'Amérique Latine accompagne les E.U., avec les organismes internationaux et a consulté le congrès sur la possibilité d’envoi de troupes.

L’Argentine a soutenu la décision d’activer le Comité interaméricain contre le Terrorisme[1], relancé l’idée de la création d’une force militaire interaméricaine (face à laquelle le Brésil, le Mexique et le Venezuela sont réticents) et cherché un engagement actif dans le cadre de l’OEA et du TIAR. Déjà les autorités militaires argentines s'étaient déclarées prêtes à l’envoi de soldats ou de bateaux ou pour remplacer les troupes américaines dans la KFOR.

Dans le cadre de l’essai de refondation civilisationnelle produite par le menemisme (1989-1999), l’acceptation par les élites argentines d’une conception de la globalisation décalquée des représentations anglo-saxonnes, implique une fidélisation politico-militaire. Mais l’Argentine est insérée dans un jeu stratégique contradictoire entre le Brésil et les Etats-Unis. Les relations avec les E. U. déterminent sa position internationale, et indique aux Etats voisins que l’alliance prioritaire se trouve hors de la région. Cet engagement va à l'encontre de la culture stratégique traditionnelle. Face au désir de modification dans la culture politique, l’Argentine, à la différence du Brésil, a développé une vision de la sécurité liée aux représentations stratégiques transnationales provoquant des résistances dans d’autres pays de la région mais aussi à l’intérieur de la société.

Guerre à la drogue = guerre au terrorisme ?

La pression des E. U. après les attentats portait sur un plus grand contrôle dans la « Triple frontière[2] » et a conduit à renforcer la sécurité dans la zone. L’augmentation des agents de renseignements nationaux et étrangers a été accompagné de rumeurs en Argentine sur une possible intervention militaire.

Le discours sur la « Triple frontière » comme nouvelle préoccupation régionale s'appuie sur l'hypothèse de réseaux terroristes dormants, la constitution d’un sanctuaire[3] et d’une base d’opérations pour de nouveaux attentats[4], le financement d’activités - via des contributions financières pour la cause islamique -, le blanchiment d’argent et la mercenarisation de la migration islamique par le narcotrafic. Selon cette interprétation, les liens avec le narcotrafic et les FARC colombiennes auraient été accentués par la guerre en Afghanistan. Le préjudice prétendument causé par cette guerre au trafic d’héroïne pousserait à une alliance avec des trafiquants colombiens.

Depuis les attentats en Argentine de 1992 et 1994, la zone des trois frontières, considérée comme repère des trafiquants de drogue et base de repli du terrorisme, est sous surveillance. Un commandement de sécurité conjoint des pays de la région a été créé. En 1999, le coordinateur de l’anti-terrorisme du département d’Etat américain, M. Sheehan, faisait part au gouvernement argentin de sa préoccupation face à la présence croissante dans la « triple frontière » de groupes de trafiquants et de groupes terroristes. Les Américains estimaient que dans le cadre de la victoire des secteurs modérés en Iran, de la possibilité d’un accord de paix entre Israël et la Syrie ou du retrait d’Israël du Liban, des secteurs du Hezbollah implantés au Liban pourraient émigrer vers cette région et entrer en contact avec des « narcos ». L’existence, au Brésil et au Paraguay, de communautés de migrants provenant du Moyen-Orient s’est grossie de chiites arrivés après la guerre civile au Liban. L’influence des wahhabites s'est aussi accrue sous la surveillance, depuis la fin des années 90, des services de renseignement argentins et américains.

La zone s'intègre aussi dans la surveillance exercée sur la Colombie, un contrôle plus strict du narcotrafic en Bolivie et au Pérou. L’hypothèse américaine est que le « Plan Colombie » obligerait à transférer une partie des affaires liées à la drogue vers d’autres régions d’Amérique latine. Les Américains chercheraient à éviter que le Paraguay ne devienne un espace de remplacement pour un trafic de drogue mêlé au terrorisme. En mars 2000, le chef du Southern Command, C. Wilheim, estimait que l’augmentation des combats en Colombie contraindrait les narcotrafiquants à l’utilisation de routes alternatives par l’Argentine, qui est déjà un territoire de transit pour la drogue[5]. La politique américaine, déjà appliquée en Colombie, au Pérou et au Mexique, réactive la double menace du « narco-terrorisme » et l’étend au cône sud.

Le retour de la « haute politique »

Enfin, les attentats ont accéléré le repositionnement interne des militaires. La guerre au terrorisme donne un nouveau rôle aux armées. Il permet la réforme de l’appareil de renseignement et la participation aux tâches de sécurité. Sous l’impact de la grave crise économique, l’année 2001 a été caractérisée par des projets de transformation de l’armée en une force de sécurité destinée au conflit social ou de fusion avec les forces de sécurité. Sous une rationalité économique, la disparition de l’armée a même été évoquée.

La guerre au terrorisme a lancé la discussion sur la participation des militaires aux tâches de sécurité intérieure. Le Président argentin a soutenu que la loi de défense, interdisant aux armées de faire du renseignement interne n’était plus d’actualité. Il s’est prononcé en faveur de l’utilisation de tous les instruments disponibles pour combattre le terrorisme. Le ministre de la défense et les militaires ont déclaré qu’il n’était pas possible de continuer à penser deux systèmes de renseignement, un interne et autre externe, et qu’il fallait lier sécurité et défense.

Les événements du 11 septembre ont ainsi amené les autorités américaines à faire pression sur tous les gouvernements latino-américains pour qu’ils acceptent un renforcement de leur présence militaire dans le sud du continent et ont renforcé les dispositifs locaux de contrôle social.





Edgardo Manero


[1] - A la IIè conférence interaméricaine de lutte contre le terrorisme (novembre 1998) Menem avait proposé de coordonner la lutte contre le terrorisme dans l’OEA.

[2] - Trois villes sont au cœur de ces frontières, Foz do Iguaçu, (Brésil), Puerto Iguazú (Argentine) et surtout la ville paraguayenne de Ciudad del Este (ex-Puerto Stroessner) lieu : contrebande (armes, stupéfiants, êtres humains, animaux), falsification de produits et de documents d’identité, fausse monnaie, trafic de voitures et blanchiment d’argent.

[3] - Les services américains et argentins soutiennent que les auteurs de l’attentat de Louxor en Egypte y ont trouvé refuge.

[4] - Selon les E. U, Al-Qaeda préparerait des attentats contre les ambassades américaines en Equateur et Uruguay. Clarín, 30/10/2001.

[5] - L’Argentine est le premier pays de provenance de la cocaïne saisie en France en 1998. Observatoire français des drogues et des toxicomanies : drogues et toxicomanies, indicateurs et tendances, édition 1999, OFDT, Paris, 1999, p 170 et « Argentine : L’héritage de dix ans de Péronisme », in OGD : La géopolitique mondiale des drogues 1998/1999, OGD, Paris, 2000, p 169-174 et Lejtman, R. : Narcogate, Ed. Sudamericana, Buenos Aires, 1993.

[6] - En 2000, le Brésil a donné aux militaires des prérogatives de sécurité intérieure perdues dans les années 80. Mais les militaires sortis plus forts de la transition, manifestent peu d’intérêt pour cette mission.



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