Le Débat Stratégique Nº60 -- Janvier 2002

Colombie et Palestine : du peace making au war keeping

Par Alain Joxe



En quelques mois on a vu sous l'égide des Etats-Unis, deux "processus de paix" en panne se transformer en guerre asymétrique déchaînée - le processus de paix israélo-palestinien et le processus de paix Colombien. L'Europe tentait d'y pousser une médiation internationale et subit un échec patent. Cette mutation découle de l'évolution du conflit local mais c'est aussi la conséquence d'un appui américain au camp se réclamant de la guerre antiterroriste mondiale du Bien contre le Mal. Désormais Washington favorise en priorité le camp qui manie le terrorisme d'Etat, public ou privatisé, contre les résistances populaires au système dominant d'expropriation et de déplacement de populations.

Comparatisme

Cette définition "comparatiste" de deux processus aussi différents d'origine et de nature que la guerre israélo-palestinienne et la guerre civile colombienne paraîtra abusive. Sans doute, il y a bien des différences entre l' oligarchie colombienne Libérale-Conservatrice et la démocratie israélienne Travailliste-Likoud.
La première depuis trente cinq ans gérant le développement de la narco-économie, refusant toute réforme agraire pratiquant au contraire une contre réforme agraire, généralisant le latifundio d'élevage extensif, expulse des terres les paysanneries pionnières toujours plus loin des zones peuplées, les vouant aux narcocultures et en fin de course, soumises à fumigation, à la fuite outre frontière ou au reflux dans les ceintures délinquantes et chômeuses des villes. Les acquis sociaux urbains de la période du développement industriel par subsitution d'importation y sont détruits sous la poussée néolibérale. Le pays aboutit à une impasse qui menace de se transformer en un massacre, orchestré par des paramilitaires beaucoup plus terroristes et narco que les maquis des FARC. Néanmoins les Etats-Unis choisissent dans cette guerre civile d'appuyer l'armée, profondément corrompue et liée au paramilitarisme Ils ont ! cherch é à la "réformer" depuis deux ans en lui procurant des transmissions plus modernes, des hélicoptères de combat et de l' entraînement sophistiqué. Ils acceptent indirectement les massacres des paramilitaires malgré les réticences verbales ou fiscales du Congrès.
Tout cela est bien différent de la stratégie de l'oligarchie israélienne, pratiquant l'occupation militaire permanente, l'accaparement des terres et des nappes phréatiques et l'expulsion lente des Palestiniens depuis trente cinq ans. La transformation de toute la population arabe privée de droits civique en peuple colonisé, personnes déplacées dans leur propre pays, expulsables et emprisonnable sans jugement, s'est faite par la gestion militaire permanente de cette conquête, condamnée par l'ONU. Tsahal a admis la définition des enfants lanceurs de pierre comme délinquants méritant d' être abattus. En organisant les coupures de routes avec l'appui des colonies intégristes armées, convaincues que la légitimité de leur présence vient de la parole de Dieu donnant la terre promise aux Hébreux, elle a sous-traité des opérations paramilitaires aux colons religieux.

Simplification globaliste

Ce comparatisme, peut paraître tiré par les cheveux. Il est proposé par la simplification américaine actuelle des critères unilatéralistes et militaristes de gestion des conflits, au nom de la "guerre mondiale contre le terrorisme" et de la lutte de l'axe du bien contre l'axe du mal. M. Sharon l'a bien compris dès le discours du président Bush, suivant l'attentat du 11 septembre. Il est le premier a avoir partiqué le comparatisme, en s'assimilant à Bush et en assimilant Arafat à Ben Laden : on pouvait traiter les Palestiniens de terroristes et donc lancer la guerre américaine par délégation de l'Etat Israélien sur le territoire palestinien.
Le second à avoir appliqué ce comparatisme global est M. Castaño chef des AUC (Autodefensas Unidas de Colombia) Les paramilitaires colombiens sont des assassins cibleurs de responsables syndicaux et de cadres politiques locaux ainsi que des massacreurs semi-aléatoires de villages entiers, pires que les spécialistes israéliens de repésailles ciblées ; ils se réclament eux même d'une vocation antiterroriste, tout en admettant qu'ils ont des pratiques terroristes et des activités narco. Mais, dit Castaño, dans une sorte de lettre ouverte aux Etats-Unis, publiée le 15 février 2002, il faut bien savoir choisir ses alliés dans la lutte antiterroriste, et l'armée colombienne sans les paramilitaires ne peut pas remporter la victoire sur les FARC. Castaño, rapelle que "les Etats-Unis ont eu recours à des troupes irrégulières, l'alliance du Nord, pour venir à bout des Talibans. En Colombie, ce sont les AUC qui sont faites pour éradiquer les terroristes tandis que les Forces armées régulières se chargent de remettre en place par leur présence la souveraineté de l'Etat ". Il avertit qu'il ne se laissera pas éliminer par les Américains après la victoire sur les FARC, sur le même ton que Sharon avertissant les Etats-Unis qu'il n'acceptera pas d'être sacrifié en compensation de la victoire sur l'Islam terroriste, pour modérer l'opinion arabe.
Castaño et Sharon ont compris que la représentatiuon américaine du Mal passe par la représentation d'un "marché du terrorisme sur étagère", par la sélection d'une force armée point d'appui pour lutter ici ou là contre le "terrorisme populaire". Le terrorisme de résistance populaire est inadmissible. Le terrorisme militaire et paramilitaire d'Etat est admissible. Du moins dans certains cas, car la morale globale d'Empire est flexible et peut encore changer. Et si l'Arabie Saoudite arrivait à commanditer une paix non Sharonienne et à réhabiliter ainsi les Etats-Unis dans la zone auprès de l'Islam extrêmiste modéré ? Un retour à la diplomatie reste pensable. Mais grâce au débat international.

Paix impossible entre Dieu et le diable

Le leadership unique Clinton fonctionnait comme empire libéral (au sens où ce terme s'applique au haut empire romain). L'unilatéralisme américain n'était pas total. Mais depuis le 11 septembre, tout ce qui était en préparation dans l'appareil militaire s'est reconfiguré autour de la notion de "guerre mondiale contre le terrorisme". On a cru au début que cette expression était un fantasme explicable par l'émotion soulevée devant le crime dans l'opinion américaine. Les réseaux terroristes moyen-orientaux étaient constitués sur le plan transnational, par des diasporas globales. Mais (il en est de même des firmes pharmaceutiques et du marché des footballeurs). Penser le monde entier comme un système de diasporas maléfiques luttant contre un système de diasporas bénéfiques, est le meilleur moyen de fabriquer un monde sans paix. Toute paix apparaîtrait comme "pacte de Dieu avec le diable". Bush et Ben Laden ont la même conception holiste du politique : normal pour un prophète religieux adepte du martyr mais paraît anormal pour un homme politique.

Il faut admettre qu'il est normal, comme les Romains le savaient, qu'un empereur mondial paraisse anormal en tant que chef d'un Etat. Le contrôle par les Républiques réticentes de l'Empire menaçant la paix par le parti pris impérial favorisant la guerre constante est un but stratégique nouveau qui va caractériser le XXIè siècle.

Alain Joxe



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