Le Débat Stratégique Nº60 -- Janvier 2002

Figures de l'adversaire

Par André Brigot



La mondialisation convient à l'empire, puisqu'il a vocation à dominer l' universel. Ou plus exactement sa tâche devient le contrôle mondial. Le modèle impérial, que ce soit sous la forme encore conflictuelle d'Huntington ou en voie d'achèvement de Fukuyama, est aussi temporel que spatial. Le temps qui vient est celui de son extension. Depuis la fin de l'URSS, la notion d'empire américain n'est plus métaphorique, en ce sens qu'il n'y a plus de compétiteur à sa taille. Les Etats-Unis pensent tout naturellement le compétiteur à travers les catégories de leur culture stratégique et dans une conjoncture. D'où un mouvement entre deux extrêmes : ne tenir compte que des capacités de nuire réelles ou potentielles, virtuelles : c'est la voie technique ; et/ou diaboliser un adversaire. Dans le premier cas, technique, l'analyse politique est escamotable. Il n'est plus nécessaire de nommer, de donner un stat! ut à l' adversaire. Mais il faut que sa capacité technique soit minimum. Il n'était jusqu'au 11 septembre possible de faire des "Etats-voyous" existants, des ennemis à la hauteur des moyens américains, qu'a condition de faire le détour par des techniques asymétriques : chimiques, biologiques etc...

Du pirate au corsaire

Tout change avec le "terrorisme" du 11 septembre. Au départ, la difficulté vient de ce qu'il n'y a pas d'acteur. Personne ne revendique ces actes. De plus, la réponse technique est peu convaincante : après tout il s'agit de moyens civils d'une extrême banalité. Mais il permet de sortir des capacités latentes, virtuelles, en ouvrant la possibilité de désigner l'adversaire au sens de la volonté politique qui utiliserait ces capacités. Il est possible de passer du terrorisme aux terroristes : le terroriste prend la figure du pirate, du hors toute loi. La mondialisation, comme effacement des frontières, transforme les territoires en un océan, que l'empire de la mer et de l'espace se doit de contrôler. Il n'y a plus à la vérité de distinction entre la sécurité intérieure et la sécurité mondiale, entre dedans et dehors. Il n'y a plus non plus de "droit international", au sens où il n'y a pas un véritable droit de la mer car il n'y a pas de force armée pour l'appliquer.
Pour agir cependant dans cet espace sans limites, il faut transformer le pirate en corsaire, c'est à dire en agent d'un régime. L'empire peut alors désigner, choisir son adversaire. Un régime jusque là toléré ou même discrètement utilisé (les talibans avant le 11 septembre, l'Iran jusqu'à l'hiver 2001) devient soudainement condamnable et punissable. A fortiori un régime depuis longtemps désigné comme dangereux.

La désignation de l'adversaire

Mais les puissances secondaires n'agissent pas à la même échelle. "Nationalement" elles profitent d'abord de "l'universalisation" de la lutte contre le terrorisme pour lutter contre leurs "terroristes" : Tchéchènes pour la Russie, Palestiniens pour Israël, Ouigours pour la Chine, ou à un niveau plus modeste ETA, Irlande du Nord etc... Les gouvernements profitent de la conjoncture pour avancer des moyens de répression sociale, plus que fiscale d' ailleurs : les coffres de voitures de leurs ressortissants s'ouvriront plus vite que les coffres bancaires. Certains peuvent aussi profiter de l'occasion pour tenter de maximiser, à usage interne, leurs statuts de meilleur allié, de puissance normale, de toujours présent...
Mais les Etats européens ne peuvent, ni ne souhaitent se mesurer à l'empire. Au delà du refrain sur l'impuissance européenne, il faut rappeler que l' Union n'est pas au même stade politique d'existence (l'empire), et surtout chacun de ses membres l'ayant connu, ne souhaite plus y revenir. Ils sont au contraire contraints, pour garder une partie de leurs atouts dans bien des domaines de poursuivre un processus de régionalisation (l'Union) même à contre cœur.
Les gouvernements européens privilégient leurs territoires intérieurs, lesquels s'unifient volens nolens. Ceci n'est pas assimilable au développement de Homeland security américaine : il ne s'agit pas de "renforcer" la sécurité de l'espace intérieur, il s'agit de mécanismes qui "créent" un espace intérieur . De même, il ne s'agit pas seulement pour eux "d'augmenter-leur-effort-de-défense-pour-éviter-le-gap-avec-les-E.U", comme ne cessent de répéter les atlantistes conscients ou non, il s'agit de faire en sorte que la sécurité que les européens n'ont cessé de construire entre eux, s'étende à leur "étranger proche", et au delà. Ce qui ne signifie pas la fin de la défense mais la poursuite d'une autre stratégie. Laquelle s'oppose en Europe même au conservatisme de certains appareils militaires, aux perspectives de marché de bien des industriels de l'armement, et souvent aux "souverainistes" qui s'essoufflent à essayer de penser la défense de l' Etat-Nation sur le même mode que les Etats-Unis, ou pire encore dans une complémentarité avec eux. Comme les Etats européens, à l'ouest, mais aussi à l'est, chez ceux qui vont intégrer l'Union et/ou l'Alliance ont des ressources budgétaires limitées, qu'ils sont engagés pour la plupart dans une coûteuse professionnalisation rien n'assure qu'ils accepteront un effort de défense peu justifié par la perception d'un adversaire militaire clairement identifiable.
La perspective d'une politique étrangère américaine recentrée la conduite militaire d'"une guerre longue", notion qui n'est plus métaphorique mais engloberait une succession d'affrontements, impose aux Européens une distanciation que trop peu souhaitent. Leurs préoccupations et surtout leur traitement s'éloignent de celle des Etats-Unis.

André Brigot



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