Le Débat Stratégique Nº60 -- Janvier 2002
Homeland security et stratégie capacitaire américaine
Par Saïda Bédar
Après le 11 septembre les grands de l'industrie de défense américaine ont créé
des bureaux homeland security et ont fait des propositions de développement
de systèmes offensifs, défensifs, de
détection et de protection1. Le concept
de base est d'étendre les moyens fournis
traditionnellement aux militaires aux
? urgentistes " (first responders) et de
traiter directement avec les autorités
locales et des Etats fédérés. Les
domaines concernés sont essentiellement
les senseurs, la mise en réseau et
intégration des systèmes, l'
identification (connectivité,
interopérabilité, accès et secret), le
renseignement, la surveillance et la
détection. L'argument dominant chez les
industriels est leu! r capacité à maîtriser
la complexité (intégration horizontale d'
une multitude d'acteurs). Les
négociations pour des contrats avec les
agences fédérales dans ces secteurs se
multiplient[2]. Si cette extension
systémique du marché de la défense vers
des acteurs non défense peut sembler
limitée aujourd'hui, les potentialités des
technologies du futur (nano et
biotechnologies) tout autant que la
transformation stratégique par l'
intégration sécurité intérieure/sécurité
extérieure, constituent la base de cette
réorientation.
Les industriels de la défense comme policymakers
La National Defense Industrial
Association, qui a créé une coalition
homeland security représentant les
intérêts industriels dans le domaine, a
mis sur pied un shadow cabinet en
parallèle à l'Office for Homeland
Security de la Maison Blanche, afin d'
élaborer des concepts et des politiques.
Le but est de contribuer à formaliser un
domaine considéré comme " amorphe "
et de rationaliser un marché en devenir,
qui pour le moment est fragmenté et
encore centré sur la défense en termes de
budget d'acquisitions :
"Il y a plein de bonnes idées, et dans
l'ensemble beaucoup d'argent. La
question est de savoir si les priorités de
l'Administration pour la homeland
security requerront des solutions
matérielles du type que l'industrie de
défense peut apporter. C'est difficile de
connaître la réponse"[3].
Comment le secteur défense et le secteur
non-défense de la base indus trielle américaine se répartiront-ils la
tâche de la homeland security et du
contreterrorisme ? L'option
technologique et industrielle,
essentiellement dans les domaines de l'
infodominance et de l'espace (NMD est
présentée comme une option homeland
defense), est privilégiée par le système
américain. L'orientation capacitaire de la
stratégie américaine (cf QDR[4]) qui assoit
le principe de la dissuasion sur la
démonstration de force capacitaire tous
azimuts sans échelle politique de la
manipulation des risques de guerre
(dissuasion vs deterrence), s'inscrit
dans l'évolution de la pensée
stratégique américaine du cadre! . On passe de la bipolarité de la sécurité
collective et du système des alliances, à
celui de la dominance unilatérale.
La capacité technologique qui produit du politique
L'orientation capacitaire a pour dernier
avatar le concept de precision
compellence, définit par le Pentagone
comme l'usage "nuancé" de la force
pour "accomplir des changements
politiques, économiques et moraux dans
les pays affectant les intérêts américains". Ce concept, sur lequel une
commission mandatée par le sous
secrétaire à la Défense pour l'acquisition
doit se pencher, se fonde sur les leçons
de la campagne d'Afghanistan, et s'
élabore autour de "la concentration de
la force afin de changer le comportement
des régimes et l'isolement des régimes
concernés de leur population et de leur
bureaucraties et organes de soutien"
notamment en déterminant la
"délimitation conceptualisée des cibles
d'importance critique pour la dominance
militaire, économique et diplomatique
des régimes!". L'accent est mis sur les
"clivages face auxquels l'usage
discriminant de la force peut diviser les
intérêts de différentes classes, de
différents groupes politiques, ethniques,
ou religieux, ou encore d'intérêts
personnels rivaux"[5].
Avec la precision compellence, la
stratégie capacitaire atteint son
paroxysme. Il s'agit d'utiliser la frappe
militaire non plus seulement comme
instrument politique (la diplomatie
coercitive) mais comme la politique
elle-même, créant sur le terrain de
nouveaux rapports de force sociaux. Sans
doute les Américains devront-ils
attendre
encore un peu avant de se prononcer
sur le succès de l'expérimentation en
Afghanistan : on voit bien comment les
frappes aériennes ont déterminé les
rapports de forces militaires, on voit mal
comment les rapports de force sociaux
ont été globalement influencés ! La
trinité frappes militaires
décisives/actions clandestines (forces
spéciales, renseignement)/law
enforcement peut constituer un modèle
qui se diffuse par une rationalité
instrumentale de l'efficience
opérationnelle de l'endiguement de la
violence. Mais ses limites quant à la
résolution politique des conflits, voire
ses effets déstabilisants à la périphérie
européenne, peuvent laisser penser
qu'elle reste encore à consolider par un
consensus hégémonique au sein du
système global.
Saïda Bédar
[1]
Les budgets proposés pour la homeland
security et le contreterrorisme pour l'année
fiscale 2003 sont : 48 milliards $ pour la
défense (y compris les opérations en
Afghanistan), ce qui augmente le budget global
de la défense de 12 % (379,4 milliards $) ; 38
milliards pour la sécurité territoriale
(notamment lutte contre le bioterrorisme, la
réponse d'urgence, la sécurité aux frontières et
dans les aéroports) ; 5,2 sur un budget total de
23,4 milliards $ pour le Département d'Etat
impliqué dans le contreterrorisme par l'
assistance sécuritaire (encadrement et
transfert de technologie, création d'un centre
de formation, lutte contre le blanchiment de l'
argent criminel, et diplomatie publique).
[2]
Les déclarations des dirigeants de Locheed
Martin, Raython, Boeing, BAe Systems North
America, Northrop Grumman et TRW in
Catherine MacRae, " Defense Contractors
Shuffling to Win Homeland Security Markets
", Inside the Pentagon, Vol. 18, N°5, January
31, 2002.
[3] Doug Berenson, un analyste de DFI
International, cité in Catherine MacRae,
" Defense Contractors ... " opus cité.
[4] Pour une analyse de la stratégie capacitaire
et de la QDR, Saïda Bédar : "La révision de la doctrine stratégique
américaine - De la bipolarité à la dominance globale", in Saïda Bédar (dir.), Vers une
"grande transformation" stratégique américaine ?,
Cahier d'Etudes Stratégiques 31, 4ème trim. 2001.
[5] Daniel G. Dupont, " Defense Science
Board Begins Study of 'Precision
Compellence'", Inside the Pentagon, January
3, 2002.
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