Le Débat Stratégique Nº60 -- Janvier 2002
Le rapport des dépenses militaires Etats-Unis Europe se réduit en longue période
Par Jean-Paul Hébert
L'augmentation des dépenses de
défense des Etats-Unis, entamée depuis
deux ans, s'est accélérée. Elle est en
particulier symbolisée par le lancement
du programme d'avion de combat F-35
(anciennement JSF), le plus cher jamais
mis en œuvre : 220 milliards de dollars
pour 3000 appareils[1]. Cette débauche de
crédits, dont les conséquences ne
doivent pas être sous-estimées en ce qui
concerne les situation à venir des firmes
européennes, a provoqué en Europe et en
France un renforcement du discours sur
le "fossé capacitaire" et le "fossé
technologique" censés s'être creusés
entre les Etats-Unis et l'Europe. On
souligne la différence entre les budgets
des uns et des autres et on affirme que
cette différence va en s'aggravant, d'où
il ressort une nécessité vitale d'inverser
la tendance des dernières années et d'
augmenter les dépenses militaires, faute
de quoi l'Europe risquerait d'être
"définitivement" mise hors jeu.
En fait, l'examen du rapport des
dépenses militaires américaines et
européennes sur la longue période
montre une réalité qui diffère
sensiblement de cette appréciation : pour
comparer ces dépenses on s'est appuyé
sur les séries publiées par le SIPRI[2].
Périodiquement, l'institut suédois
change la base de référence de ses
données en valeur constante et l'
alignement de l'ensemble de ces données
sur une seule référence aurait pu
introduire un biais. On a donc utilisé
des séries successives puisque chacune
d'elles en revanche sont homogène[3].
On a également choisi de faire la
comparaison entre les dépenses
militaires des Etats-Unis et celles des
pays européens membres de l'OTAN[4]. Il
ne s'agit donc pas en toute rigueur des
dépenses militaires des pays de l'Union
européenne; cependant quelques calculs
montrent que les évolutions sont très
semblables.
Or sur cette base, on constate que les
dépenses militaires américaines étaient
en 1958 2,8 plus élevées que celles des
pays européens et qu'en 2000 le rapport
n'est plus que de 1,7 pour 1. On pourrait
même accentuer cette diminution en
soulignant qu'en 1968,
les dépenses militaires américaines sont
pratiquement trois fois plus élevées que
celles des pays européens. Si cette
dernière donnée doit être relativisée car
correspondant à un pic dans le rapport
des deux séries, sur la longue période,
l'écart s'est sensiblement réduit : le
rapport est en moyenne de 2,5 à 1 pour
les années 1956-1970, il est d'environ
1,7 à 1 pour la période 1986-2000.
Cette réduction n'est pas constante. Au
contraire le rapport est marqué par des
variations notables qui correspondent à
des choix propres aux Etats-Unis dans la
politique de défense : deux périodes sont
ainsi très visibles : l'une d'elles est la
guerre du Viet-nam : le rapport
Etats-Unis Europe était passé de 2,8
pour 1 à 2,1 pour 1 entre 1958 et 1964, il
augmente fortement à partir de cette date
jusqu'à frôler 3 pour 1 en 1968 et ne
revient au trend précédent qu'en 1972.
La seconde période de hausse est celle
des années Reagan : à partir de 1981 le
rapport augmente jusqu'à un maximum
de 1,9 pour 1 en 1986. Depuis cette date
il est à nouveau en baisse, lente mais
continue.
Il est possible qu'aujourd'hui les
Etats-Unis soient à nouveau entrés dans
une phase d'accroissement de leurs
dépenses militaires, déconnectée de la
politique européenne. Si c'est le cas, l'
éventuelle augmentation du rapport à
leur profit, doit être lue comme un choix
de court terme qui ne modifie pas
nécessairement la tendance de long
terme, ou plutôt qui se surajoute à cette
tendance de long terme.
Contrairement aux discours dominants
des deux côtés de l'Atlantique, celle-ci
est incontestablement au rétrécissement
de l'écart entre budgets militaires
américain et européens.
Jean-Paul Hébert
[1]
Dont, selon les prévisions, 150 pour la royal
navy britannique. Cf Air & Cosmos 2
novembre 2001.
[2]
où les dépenses militaires des pays que
nous examinons sont rapportées d'après les
sources et les méthodes OTAN.
[3] séries de vingt ans dans les annuaires 1977
et 1979, séries de dix ans dans les annuaires
1985, 1993, 1996, 1999 et 2001.
[4] parce que cette dernière catégorie existe
comme telle dans la plupart des annuaires.
Retour au sommaire
©CIRPES