Le Débat Stratégique Nº61 -- Mars 2002
Madagascar : des élections à la guerre civile ?
Par André Brigot
Dans les relations avec les pays en développement, un principe confirmé à Monterrey consiste à demander aux Etats, surtout quand ils reçoivent des aides, de faire des efforts pour que la démocratie soit appliquée, notamment dans les processus électoraux et de contribuer ainsi à une bonne " gouvernance ". Aussi est-il paradoxal d'observer l'attitude d'extrême prudence des états étrangers et notamment de la France après les élections à Madagascar.
Une expression politique pacifique
En janvier, après la tenue d'élections où le président sortant Ratsiraka était désavoué au profit de son challenger Ravalomanana, les gens se rassemblèrent dans le calme pour exiger d'abord la vérité des urnes. Lorsque celle-ci fut devenue impossible (refus de la confrontation des PV par le parti du président sortant d'abord, puis leur destruction pour en fabriquer des faux, avec signatures scannées au cas où les organismes internationaux auraient imposé cette confrontation, etc.), la foule exigea que les résultats du parti de l'opposant Ravalomanana soient pris en compte et donc proclama la victoire de celui-ci au premier tour. Ce dernier était plutôt réticent. Ce n'est donc pas une " auto-proclamation " comme se plaisent à le répéter beaucoup de médias français et internationaux. Cela s'est déroulé publiquement, devant des hautes personnalités de la magistrature. Puis le Premier ministre Jacques Sylla, fils de ministre et ancien ministre des Affaires étrangères se désolidarisa du Président sortant et tenta de remettre en marche les institutions du pays.
Ravalomanana a entre les mains les éléments, l'autorité et la volonté de faire redémarrer le pays. Il est de plus en plus soutenu, dont le monde des entreprises et une grande partie de l'armée ; mais il lui manque la reconnaissance internationale. Or tout se passe comme si les Etats ne voulaient pas accepter les mécanismes de cette " révolution " pacifique ; les chancelleries ne semblent pas apprécier que le processus ne suive pas les règles habituelles. Pendant ce temps, Ratsiraka et ses partisans s'accrochent à la présidence par tous les moyens : barrages de routes qui étouffent l'économie du pays ; attaques contre les télévisions ; assassinats ; incitation à la haine tribale comme moyen de diviser pour régner : décision de transporter la capitale à Tamatave chez lui… L'armée reste globalement neutre. Les écoles ouvrent à nouveau leurs portes. Dans les ministères on recommence à travailler sous la direction des ministres du gouvernement Sylla. Une espérance de normalisation apparaît mais bien des points sombres demeureront jusqu'à ce que Ratsiraka renonce et s'éloigne avec sa fille et certains de ses inconditionnels.
Réticences internationales et manipulations médiatiques
Si le peuple de la Place du 13 Mai, lieu des principales manifestations était fier des Français qui se rangeaient à leur côté, les prises de position officielles de la France sont plus que prudentes face à cette transition politique pacifique refusée. Les médias propagent fausses nouvelles, inexactitudes et manipulations. Alors que la normalisation politique est en cours et que la " révolution pacifique " de l'opposant Marc Ravalomanana semble irréversible, on peut s'interroger sur l'attitude de certains medias internationaux.
Depuis la mi-mars, les forces liées au gouvernement du président sortant Didier Ratsiraka bloquent la ville de Tamatave, empêchant tout véhicule de sortir de cette grande localité portuaire, qui abrite également la plus importante raffinerie de pétrole de l'île. Ce blocus a paralysé la capitale, Antananarivo, où les réserves de carburant sont désormais épuisées. La ville maritime est devenue la capitale de l'Etat sécessionniste proclamé par les cinq gouverneurs des provinces autonomes malgaches fidèles à Ratsiraka. Le 21 février, le premier jour des affrontements, avec deux morts, on a parlé de Marc Ravalomanana comme si c'était lui qui avait organisé la rébellion, alors qu'un commando de mercenaires les avaient provoqués.
Sur EuroNews, Marc Ravalomanana était présenté comme le chef de la rébellion. Lors de la destruction de la radio du président sortant Didier Ratsiraka, Le Monde publiait la photo de jeunes, présentés comme des partisans de Ravalomanana qui lançaient des pierres contre la radio. Il s'agissait d'agitateurs du président sortant. Le nombre des opposants était revu à la baisse même par les plus grandes agences internationales : alors qu'il y avait des centaines de milliers de personnes dans la rue, on parlait de milliers... Le jour de l'investiture de Marc Ravalomanana, au stade municipal de Tananarive, on avait plus ou moins 250.000 personnes à l'intérieur du stade ; la presse internationale a parlé de " quelques milliers de personnes ".
La déclaration du couvre-feu à Tananarive et surtout la loi martiale ont été faites à travers RFI : les media locaux de Tananarive ou de Madagascar n'étaient même pas invités à la conférence de presse donnée par Didier Ratsiraka! La télé et la radio nationales étaient fermées depuis quelques jours, mais RFI a déclaré que le président s'était adressé à toute la Nation à travers la télé et la radio nationales !
Sans doute peut-on parler d'un manque d'information des correspondants arrivés à Madagascar. Faut-il y voir la défense de certains intérêts de tel pays qui a intérêt à garder son amitié avec M. Didier Ratsiraka ? La France est traditionnellement bien implantée à Madagascar et ses richesses sont convoitées par d'autres puissances.
Vers la guerre civile ?
Mi-avril l'armée semble se diviser. Le commandement ne contrôle plus l'ensemble des troupes. Certaines forces obéissent à ceux des gouverneurs qui refusent la transition et s'enferment dans leur palais ; d'autres tombent dans des embuscades des partisans du nouveau président.
Au delà des questions que l'on peut poser sur les orientations futures du gagnant des élections, la " bonne gouvernance " commence par le respect des démocraties riches de résultats électoraux qu'elles préconisent.
André Brigot
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