Le Débat Stratégique Nº62 -- Mai 2002
Colombie : une stratégie américaine incompatible avec la paix
Par José Sabogal
Depuis quatre mois, le président Pastrana sortant, avait mis un terme à trois ans et demi de négociations avec les FARC (Forces Armées Révolutionnaires), principal mouvement de guérilla en Colombie. Si l'obstacle le plus visible à la recherche de paix a été les paramilitaires AUC (Autodéfenses Unies de Colombie) - sans occulter la responsabilité du gouvernement due à l'incohérence de son programme de paix, ni celle des FARC, qui ont montré une très faible volonté de négociation - cet échec a été surtout alimenté par la dynamique militaire et économique imposée par Washington du début des négociations.
Négociations...
Un Plan de Paix avait été signé entre les chefs des FARC et le président Pastrana ouvrant la voie au dialogue dans la province du Caguán (1999). L'Administration Clinton avait demandé au Congrès des ressources spéciales pour financer une " stratégie intégrale " qui visait le renforcement de forces de sécurité de l'État et l'éradication - par voie aérienne- des cultures illicites dans les départements du sud.
Avant l'approbation du Push up to Plan Colombia, Clinton établissait un rapport étroit entre la guerre contre la drogue et la construction d'une zone de libre échange dans tout l'hémisphère américain. Il demanda à l'ensemble des pays du continent leur appui au Plan Colombie : " Nous devons gagner en Colombie. Il faut gagner la lutte pour le libre commerce des Amériques "[1]. Sous l'égide de la Banque Inter-américaine du développement (BID), Washington et Bogotá déployaient une " diplomatie pour la paix " et demandaient à l'Europe de participer financièrement.
Mais simultanément, une grande partie de l'aide américaine votée en juin 2000 (1,3 milliards U$ au total) - était orientée vers la création, l'entraînement et l'équipement de la Brigade Antidrogue. Cette aide permettait la reconversion de la base de Tres Esquinas (au sud de Caguán) accueillant désormais le Commandement Central des Forces Interarmées du Sud de Colombie (Colombian Joint Task Force South - FTCS) habilitées à " conduire les opérations contre le trafic de drogues et les groupes armés en marge de la loi qui tirent partie de la narco-économie "[2]
En décembre 2000, la FTCS lance l'opération Poussée, au sud de la Colombie, à la frontière avec l'Équateur, région contrôlée par le puissant Bloc Sud des FARC, (trois mille hommes). En février 2001, alors qu'une réunion se tenait entre des représentants du gouvernement, les ambassadeurs du Groupe de Pays Amis, la Commission Civile et l'ELN (Armée de Libération Nationale, deuxième mouvement insurgé) pour décider d'une zone de rencontre destinée à établir des négociations de paix, la FTCS lance l'Opération Bolivar " contre les laboratoires de transformation de la coca contrôlés par les paramilitaires ". Cette opération a eu surtout pour cible le Commandement Central de l'ELN (COCE) qui n'était pas accusé de narcotrafic par les autorités américaines. En mars 2001, dès la mise en place d'un système de renseignement par satellite, la FTCS lance l'Opération Gato Negro (Chat Noir). Des agents fédéraux du FBI, de la CIA et du DEA effectuent des fouilles dans le département de Guainia (frontière avec le Brésil). " Les liens des Farc avec le trafic de drogue sont clairs. Je n'ai plus besoin d'autre preuve ", avait affirmé alors le Chef du Commando sud, Peter Paece, qui avait supervisé l'opération[3]. Par la suite, plusieurs comandants des FARC ont été accusés de trafic de drogue par les autorités nord-américaines[4].
Pendant les opérations militaires du Plan Colombie, l'Administration Bush, appelant de ses vœux " une approche plus régionale du problème colombien ", annoncait la reprise de l'Initiative Régionale Andine contre le trafic de narcotiques - qui avait été mise en place par Bush (père) en 1990 contre la " narco-guerrilla " - et sollicite du Congrès une aide de 800 millions U$ pour l'année 2002. 50% pour la Colombie et 50% distribués entre le Perou, Bolivie, Équateur, Venezuela, Panama et Brésil.
Plus d'une centaine de guérilleros furent tués en deux jours par des unités spéciales de la FTCS lors de l'opération Sept août dans le département du Guaviare (à l'Est du Caguán). " L'Armée est en condition pour gagner la guerre ", affirma alors le commandant général de l'Armée de Terre, J.E. Mora. Mais pour aboutir à la paix, ajoute le commandant général des Forces Armées, F. Tapias, " la société et l'État doivent être préparés pour une guerre qui prendra au mois 5 ans " [5].
Fin août 2001, le sous-secrétaire d'État aux affaires politiques, M. Grosmman, et le Secrétaire d'État adjoint aux affaires de stupéfiants, Rand Beers, arrivent à Bogotá, à la tête d'une commission du gouvernement américain pour évaluer le Plan Colombie et préparer une visite de C. Powell.
Depuis décembre 2000, D. Marshall, directeur du bureau de contrôle des drogues du Département de la Justice, avait signalé que c'est autour de la production d'hydrochlorure de cocaïne que se rencontrent terrorisme et trafic de drogues. Selon le bureau de contrôle des drogues, étant donné que 70% de l'hydrochlorure de cocaïne vient de la Colombie, toute stratégie pour lutter contre le crime organisé, la drogue et le terrorisme doit s'attaquer en priorité aux organisations colombiennes [6].
Après le 11 septembre, C. Powell, avait affirmé que les actions des groupes terroristes colombiens (FARC, ELN, AUC) seraient envisagées par Washington et Bogotá " sous un angle dépassant leur rôle dans le trafic de drogues " [7].
Sur la base de l'Accord de San Francisco de la Sierra, les FARC et le gouvernement ont relancé les négociations le 5 octobre 2001. Le lendemain, les paramilitaires se déclarent prêts à attaquer le nord de la zone démilitarisée et deux jours plus tard, les Forces Armées commencent à survoler le Caguán, installent des barrages tout autour de la zone et suppriment les visites de citoyens étrangers.
A Tres Esquinas, dans son discours au président Pastrana et à l'ambassadeur Patterson, le général F. Tapias affirmait : " De là nous pourrons récupérer le Caguán et faire face à la guérilla, si le gouvernement met un terme au processus de paix". De son côté, le général Mora a affirmé qu'en tant que terroristes il n'y a pas de différence entre les FARC et Al Quaeda[8].
... ou guerre sans fin ?
Après avoir annoncé le 12 janvier 2002 la reprise du Caguán par les Forces de Sécurité de l'État dans un délai de 48 heures, le président Pastrana, grâce à l'intervention des ambassadeurs du Groupe des Pays " facilitateurs " accepta de continuer les négociations jusqu'au 10 avril. Le général Mora fit savoir cependant que les troupes de la FTCS continueraient d'avancer vers le Caguán[9].
M. Grosmman et R. Beers effectuent une nouvelle visite à Bogotà le 7 février 2002, accompagnés par le directeur des affaires Interaméricaines du Conseil de Sécurité Nationale, John Maisto et du Secrétaire adjoint aux affaires du continent américain, O. Reich. Alors que le président Pastrana et les FARC se mettent d'accord sur une trêve, à la suite de l'enlèvement d'un avion commercial et de la prise en otage du président de la Commission de paix du Congrès par les FARC, Pastrana déclare la fin du processus de paix et ordonne la reprise du Caguán. 30 minutes après, les premières bombes de l'Opération Thanatos tombaient sur le Caguán.
Déjà en 1978, lorsque l'armée était sur le point de soumettre les FARC et l'ELN, par imposition du gouvernement de R. Reagan, elle a dû reprendre la lutte contre le trafic de marihuana au nord de la Colombie. Malgré les efforts réalisées par Bogota depuis pour satisfaire les urgences antidrogue, il n'y a jamais eu, en échange, un engagement net de Washington pour une solution négociée du conflit armé. Bien au contraire les négociations de paix établies par les divers gouvernements colombiens depuis 1982 ont sans cesse interférées avec la " guerre contre la drogue ".
Tout se passe donc comme si Washington préférait une guerre sans fin contre la drogue à l'avancée de négociations contribuant à la paix en Colombie. L'élection du Président Uribe conforte résolument cette ligne.
José Sabogal
[1] Discours de Clinton, 30 Conférence du Conseil des Amériques, Washington, 02/05/00.
[2] Forces Armées de Colombie, www.fuerzasmilitares.mil.co/, diciembre/2001.
[3] El Tiempo, 11/03/01
[4] El Tiempo 05/04/2001
[5] Semana, 28/08/01.
[6] Hoja Informativa, Departamento de Estado, Washington, 13/12/00.
[7] El Tiempo, 28/09/01
[8] El Tiempo, 18/11/01
[9] El Tiempo, 14/01/02
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