Le Débat Stratégique Nº62 -- Mai 2002
Contreterrorisme et guerres urbaines : des modes de contrôle social violents
Par Saïda Bédar
Nous avions pu anticiper les différentes étapes de la guerre d'Israël dans les territoires occupés[1], tant elle est le produit d'une stratégie certes peu rendue publique mais codifiée par deux paramètres implacables : 1) la stratégie d'Israël tend à créer une " Nation Juive " sur une majorité des territoires ; 2) Israël agit en tant que sous-système stratégique américain. La stratégie de l'Etat Hébreu vise, selon une approche préemptive, à maintenir sous contrôle sa " périphérie arabe " - les Arabes Israéliens, les Palestiniens des territoires et à terme l'Etat palestinien - par la contrainte diplomatique, l'appauvrissement, la dépendance économique et un conflit protracté de basse intensité. L'option stratégique de la création d'une " périphérie arabe " auto-contrôlée par la misère et la peur implique une praxis spatio-temporelle visant d'une part à " façonner " la géographie urbaine (camps, colonies, routes de contournements, barrages, destruction des infrastructures) et assurer le contrôle informationnel-situationnel permanent, et d'autre part à créer une " mémoire " de la terreur et un précédent ethico-politique qui par le principe de la responsabilité collective amalgame résistance politico-militaire et terrorisme, criminalisant et délégitimant l'Autorité palestinienne. En tant que sous-système stratégique américain, Israël est dans l'expérimentation permanente de doctrines, de modes opérationnels et de systèmes capacitaires qui lui permettent de s'illustrer dans le domaine de l'asymétrie - lutte contre les menaces asymétriques en ayant recours elle-même à des moyens asymétriques, y compris la terreur et le non-droit - notamment du contreterrorisme et de la guerre urbaine et " suburbaine " (périphéries, camps-bidonvilles, banlieux et inner cities). De Beyrouth à Panama City, de Los Angeles [2] à Mogadiscio, de Sarajevo à Mazar-i-Chariff, le continuum expérimental en milieu urbain s'illustre aujourd'hui par les combats et incursions incessantes des forces israéliennes dans les territoires occupés (nom de code de la campagne : Marée Haute/Marée Basse).
Le milieu urbain comme espace de bataille
Le regain d'intérêt, post-colonial et post-guerre du Vietnam, pour les conflits urbains, se fonde sur le constat de la concentration grandissante des populations et noeuds infrastructurels et communicationnels en milieu urbain (60% de la population mondiale sera urbaine d'ici à 2025) et de la croissance conséquente des milieux " suburbains " peu contrôlée et peu planifiée dans le Tiers-monde. Alors qu'en Occident la configuration " émeutes urbaines " ou " attaques terroristes majeures " demeure le scénario essentiel, ailleurs il existe également le risque de l'urbanisation des guérillas. Le dépeuplement des campagnes et la " colonisation " industrielle montante (et la sécurisation qui l'accompagne) ferait du milieu urbain le nouveau terrain de prédilection des guérillas. C'est un milieu où se concentrent les ressources (financières, y compris criminelles, et technologiques), les populations (sympathisants ou boucliers humains), les cibles (les symboles du pouvoir, les dirigeants, les médias, les noeuds fonctionnels et communicationnels), et les sanctuaires (les zones suburbaines peu contrôlées). Dès lors l'enjeu stratégique consiste à obtenir une connaissance situationnelle permanente par le renseignement, la surveillance, la reconnaissance (ISR) et les opérations incursives protractées de terrain (counterland), et en cas de conflit à neutraliser les adversaires en limitant les dommages collatéraux. Il s'agit également d'éviter la solution " latino-américaine " du recours aux escadrons de la mort pour le nettoyage sociospatial (pour l'endiguement des bidonvilles, ou pour le dépeuplement des zones de guerre comme en Colombie) ou du bombardement indiscriminé des zones résidentielles (cas du Salvador, quand les troupes du Front Farabundo Marti s'étaient réfugiées dans ces zones). Jénine serait-il l'exemple graphique de cet " american way of war " en cours de globalisation ?
Jénine modèle du combat suburbain ?
L'attaque contre le camp de Jénine ( 3-11 avril) a combiné l'assaut par les hélicoptères Cobra concentrant les combattants au centre du camp, l'action des blindés légers, de l'infanterie (en tout 1000 hommes, la 5ème brigade d'infanterie, une compagnie de la Brigade Nahal, un bataillon de la Brigade Golani, des unités navy SEALS, des démineurs), et le recours à des bulldozers (de 6 mètres de large et 45 tonnes) pour éviter les portes piégées et découvrir les snipers. Paradoxalement le recours à la " terreur " (feu continu, bulldozers, " patrouilles violentes " des chars, utilisation comme " boucliers " de non-combattants palestiniens pour faire évacuer les habitations) visait à limiter la létalité en faisant fuir les non-combattants (pour échapper aux accusations de " massacres ") et les combattants pour arrêter certains d'entre eux. Le bilan se solde par 23 soldats israéliens tués, entre 50 (chiffre de l'ONU) et 500 (chiffre des Palestiniens) Palestiniens combattants et non-combattants tués. En rasant les ruelles, l'armée a établi une gigantesque avenue qui traverse le camp et une très vaste place centrale (cette stratégie haussmanienne avait été mise en oeuvre dans les voies étroites du Paris révolutionnaire du XIXè siècle). La stratégie israélienne, élaborée depuis l'expérience du siège de Beyrouth, n'attend plus que l'adversaire se manifeste, mais recourt aux moyens ISR et aux senseurs pour détecter ses mouvements et s'engager de façon préemptive. Jénine était cartographiée, photographiée par satellite, chaque maison était numérotée. C'est la connaissance situationnelle qui permet la préemption et l'effet de surprise ainsi que la rapidité de l'exécution. L'effet " terrassant " de la surprise alliée à la violence et la précision de l'attaque permettent la préclusion (neutralisation de l'adversaire par la suppression rapide des ses centres de gravité).
La démonstration de force de Jénine indique que les Israéliens sont prêts à passer de l'occupation territoriale au contrôle social plus ou moins violent de leur périphérie arabe, par un rapport de force qui n'est plus seulement militaire et économique, mais qui implique aussi la domination du temps de l'espace et de l'information. La négociation en position de force aboutira à la création d'un Etat palestinien selon les critères sécuritaires israéliens, à travers une série d'accords intérimaires exigeant, en retour de concessions sur les colonies et Jérusalem Est, la démilitarisation, l'interdiction de pactes d'alliance stratégique, l'autorisation de survol, et le contrôle de la vallée du Jourdain.
Saïda Bédar
[1] Cf sur le site du CIRPES, www.ehess.fr/cirpes, Saïda Bédar " La stratégie d'Israël dans les territoires occupés : le pari de la guerre ingagnable " Arabies, Octobre 2001, Saïda Bédar, "De la guerre coloniale au contrôle social violent", 24 Heures, 26 Novembre 2001, Saïda Bédar, " La stratégie de Sharon ", 24 Heures, 17 Mars 2002.
[2] En 1992, lors d'émeutes " raciales ", 3500 Marines ont été déployés à Los Angeles.
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