Le Débat Stratégique Nº63 -- Juillet 2002
Le bouclier antimissile américain objet d'un étonnant plaidoyer contra domo
Par Jean-Paul Hébert
Dans un point de vue récent, un
ancien « expert pour les questions de
défense auprès du premier ministre
1997-2002 »[1] vole à la rescousse de la
décision américaine de mettre fin au
traité ABM et de lancer une défense
antimissile. En conclusion, l’auteur
conseille au président Chirac de lancer
un grand programme de recherche
pour réaliser un bouclier européen,
non sans avoir déclaré « infondées »
les objections politiques, techniques
et financières que la France a émises,
objections qu’il considère carrément
comme relevant d’une « sous-estimation
de la réalité du monde ».
Arguments
D'abord, ce bouclier permettrait de
donner au président américain une
option supplémentaire de riposte dans le
cas d’une « première frappe par un
état talibanisé ou voyou ». Outre l’irréalisme
de cette proposition (qui peut
penser que dans le cas d’une agression
nucléaire - même limitée dans ses
effets par le « bouclier » - les Etats-
Unis n’utiliseraient pas leurs armes
nucléaires ?), elle n’est qu’une version
moderne des anciennes formes de
« réponse flexible ». Leur faiblesse
radicale, justement dénoncée par les
analystes français, est d’introduire
une continuité entre le classique et le
nucléaire et donc de faciliter l’entrée
dans l’affrontement nucléaire.
Techniquement, assure B. Lavarini, le
projet de bouclier antimissile n’a rien à
voir avec le projet de guerre des étoiles
de Reagan qui « visait à détruire une
salve de 1000 missiles, 10 000 ogives
et 1 million de leurres ». L’objectif du
« bouclier de George Bush est de contrer
une attaque de 20 missiles, 20 ogives et
100 leurres ». L’auteur n'explique pas
pourquoi un Etat hostile (voyou peutêtre
mais pas nécessairement stupide
pour autant), supposé par hypothèse
prêt à mettre en oeuvre une agression
nucléaire se cantonnerait dans la limite
de vingt missiles. La difficulté marginale
décroissant très vite, un Etat
capable de construire (et d’employer)
vingt missiles, n’aurait aucun problème
pour en construire un peu plus.
L’auteur n'aborde pas les aspects
financiers du programme, qui inquiètent
pourtant la cour des comptes américaine
(GAO) aussi bien que le Congressionnal
Budget Office (CBO) dont les évaluations
de coûts sont à peu près deux fois
supérieures à celles du Pentagone. En
revanche, il affirme que l’engagement
de l’Europe (et de la France) dans un
tel projet permettrait de « combler le
fossé technologique qui s’est creusé
depuis dix ans entre les Etats-Unis et
l’Europe » et il n’hésite pas à écrire
in fine : « il y a va de la compétitivité
à l’exportation de notre industrie de
défense../... de l’avenir même des
550.000 européens concernés par les
métiers de la défense, dont 158.000
emplois directs en France ». Pas
moins !
Cette dernière affirmation est évidemment
une des fariboles les plus étonnantes
qui aient été écrites récemment
sur le sujet : l’avenir de l’industrie
de défense européenne et française
passe principalement par la réussite des
fusions déjà réalisées, par la concentration
des secteurs encore éparpillés
(terrestre, naval, moteurs, équipementiers)
et en proie aux prédations
d’outre-Atlantique (armement terrestre
notamment), par l’avancée d’une européanisation
politique (OCCAR et la
LOI), par une Europe de la défense
autocentrée qui mette en oeuvre une
autonomie politique et qui en finisse
avec les spectacles pitoyables du genre
de celui dont l’A400M est le héros
involontaire...
Enfin, B. Lavarini avance la « nouveauté
» du projet de George Bush.
Pourtant, la réalisation d’un tel bouclier
fait partie des mythes récurrents de la
pensée stratégique américaine, comme
une image de l’invulnérabilité.
En 1957, c’était le programme Bambi
(Ballistic Antimissile Boost Interceptor)
qui prévoyait 3600 satellites en orbite
basse avec des intercepteurs Nike Zeus.
Le programme Bambi a été abandonné
en 1964[2]. En 1967, c’est le programme
Safeguard[3] avec 2500 intercepteurs
Spartan et Sprint et qui sera rendu caduc,
précisément par la signature du traité
ABM[4]. En 1983, c’est l’initiative de
défense stratégique de Ronald Reagan.
Malgré 26 milliards de dollars de
dépenses (et des effets très réels sur
l’accélération de la course aux armements
avec l’URSS et sur l’asphyxie de
cette dernière) ce programme n'a jamais
abouti techniquement. En 1991, George
Bush, père, lance le projet GPALS
(Global Protection Against Limited
Strike), avec 1750 intercepteurs à terre
et dans l’espace. Le programme sera
arrêté dès l’élection de William Clinton.
On le voit, la « défense antimissile »
actuelle s’inscrit dans la continuité de
ces rêves périodiques.
Intérêt industriel ou politique ?
Elle a toutefois des dimensions politiques
supplémentaires par rapport aux
projets antérieurs notamment en ce qui
concerne les rapports avec l’Europe.
Elle fait partie de ce que nous appelons
les « initiatives de dissociations »,
à l’instar du programme d’avion de
combat F-35 (ex-JSF) ou de l’initiative
sur les capacités de défense : à chaque
fois il s’agit de profiter des positions
divergentes des pays européens, de faire
s’affronter des choix contradictoires,
de durcir des antagonismes résultant de
positions différenciées par rapport aux
Etats-Unis. L’enjeu pour les Etats-Unis
est évidemment d’éviter d’avoir en face
d’eux une puissance unifiée capable,
économiquement, politiquement, militairement,
d’avoir une parole autonome
sur l’état du monde.
Jean-Paul Hébert
[1] Bernard Lavarini, « Bouclier antimissile : Bush a raison », Le Monde, 28 mai 2002.
[2] après 13.5 milliards de dollars (dollars constants 2000) de dépenses.
[3] d’abord appelé Sentinel
[4] après 23.1 milliards de dollars (constants 2000) de dépenses.
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